‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 203 sur 216 · VI.

VI.

La vertu, et non la passion, est le but moral des drames poétiques de l'Inde; leur poésie, plus philosophique que la nôtre, tend à calmer l'âme du spectateur, et non à la troubler. L'équilibre des sensations, qui est la santé de l'âme, y est promptement rétabli après les péripéties modérées de la curiosité. Les règles de leur littérature théâtrale, règles puisées dans la religion plus que dans l'art, révèlent, dans ces temps reculés, de profondes notions sur la manière d'émouvoir, d'intéresser, de tendre et de détendre l'esprit des hommes rassemblés, et de les faire sortir de ces représentations dans un état d'édification morale où le plaisir même profite à la sainteté.

Nous trouvons ces règles du drame indien profondément analysées dans une étude de M. le baron d'Eckstein, qui a mêlé un des premiers la philosophie à la traduction.

Tout drame, dans la théorie indienne, doit être _un_; car, sans unité, point de concentration de l'esprit sur une action diverse, par conséquent point d'intérêt. C'est la règle inventée par la nature, et non par Aristote; elle a passé des Indes à la Grèce, de la Grèce à Rome, de Rome à nous.

Cette règle de l'unité d'action dans le drame admet néanmoins dans la pièce une diversion légère qu'on appelle l'épisode, pourvu que l'épisode se rattache plus ou moins directement à l'action principale, et que l'épisode serve seulement à suspendre un peu le sujet, mais aussi à le développer. Le nom de cet épisode veut dire en sanscrit le _drapeau flottant_, c'est-à-dire une chose qui flotte librement au-dessus de l'action représentée sur la scène, mais qui cependant tient à la scène, et sert à attirer les regards et à embellir le sujet.

La troisième règle des pièces indiennes est le développement gradué et croissant de l'action, redoublant avec ce développement l'intérêt ou l'anxiété du spectateur. C'est le noeud.

La quatrième règle concerne le dénoûment; il doit être toujours heureux, c'est-à-dire conforme à la justice et à la bonté divine, qui prévalent, à la fin de toutes choses, sur le mal et sur le crime. C'est Dieu justifié devant le sentiment des spectateurs.

Non-seulement un dénouement tragique troublerait la conscience du peuple, mais il blesserait la religion, qui révèle comme un dogme absolu l'absorption ou la réunion définitive de tout être à la source de son être dans le sein de la Divinité. Le drame indien finit comme finirait logiquement le drame chrétien, si le drame moderne, plagiat des littératures antiques, n'était pas plus véritablement païen qu'il n'est chrétien.