XIII.
Rama est arraché à cette courte félicité par la voix d'un courtisan qui vient lui annoncer que le peuple, irrité de son amour pour _Sita_, s'insurge contre lui, et demande à grands cris l'éloignement de l'épouse accusée de crimes imaginaires. Après un long combat, Rama cède au cri populaire; il confie Sita à un sage vieillard pour la conduire en exil. Leurs adieux sont déchirants. «Devoir cruel! Je suis donc un barbare!» s'écrie-t-il. «L'épouse qui m'a donné chaque jour des preuves de tendresse et de fidélité jusqu'à la mort, je la sacrifie, comme le maître qui livre à la mort l'oiseau domestique! Chère Sita! ne me retiens pas ainsi! laisse-moi... Ne serre pas dans tes bras un homme dégradé par sa cruauté. Tu crois embrasser l'arbre odorant du sandal, et tu embrasses l'arbre sinistre du poison qui donne la mort?
(Il s'arrache des bras de Sita.)
«Qu'est-ce que la vie maintenant? Un poids inutile.....--Le monde? Un désert affreux, aride, abandonné... Où puis-je trouver quelque consolation? Le sentiment ne m'a été donné que pour la douleur; vainement je résiste, elle s'attache à moi avec acharnement. Mânes de mes ancêtres, prophètes et sages, vous tous que j'ai aimés et honorés, vous tous qui avez eu pour Rama des égards et de l'amitié, flamme céleste, terre protectrice et mère des hommes, vers qui, parmi vous, puis-je élever la voix? quel nom puis-je invoquer, sans en blesser la sainteté? Ne frémiriez-vous pas à ma voix, comme on frémit à l'attouchement d'un homme banni de sa caste? Ne repousseriez-vous pas la prière de celui qui chasse son épouse, l'honneur de sa maison; qui condamne au désespoir celle dont le sein porte le fruit de sa tendresse, qui la sacrifie comme la victime offerte pour les apaiser aux mauvais génies. (Il s'incline aux pieds de Sita.) Fille adorable du roi de Vidéha, pour la dernière, oui, pour la dernière fois, que tes pieds charmants servent d'oreiller à la tête de Rama!»
L'acte deuxième transporte le spectateur, après un long intervalle de temps, au sein d'une forêt habitée par des anachorètes et par des nymphes consacrées au culte des dieux. L'une d'elles apporte son tribut de fleurs au saint supérieur du monastère.
«Simplicité de coeur, sobriété de paroles, modestie de maintien, innocence même de pensées, pureté d'imagination, affections pieuses, voilà la vertu,» dit l'anachorète en recevant le tribut de la nymphe.
Elle demande au vieillard quelle est la cause de l'agitation qu'elle voit dans la contrée habitée par les sages.
LE VIEILLARD.
Nymphe! je vais vous dire quels événements troublent nos pieuses méditations... Deux petits enfants, apportés par quelque divinité dans ces forêts, sont arrivés dans nos ermitages et ont détourné nos religieux de leurs graves études. Les animaux eux-mêmes, par leur attitude à l'aspect de ces enfants mystérieux, exprimaient leur étonnement et leur attrait.
LA NYMPHE.
Et leur nom?
LE VIEILLARD.
Ils se nomment l'un _Cousa_, l'autre _Lava_: ce sont les noms que leur avait donnés leur céleste nourrice; et, pour preuve qu'ils sont d'une origine plus qu'humaine, ils avaient à côté d'eux des armes divines. Le maître des sages les adopta, les éleva, leur fit enseigner l'usage des armes, puis, lorsqu'ils comptèrent un plus grand nombre d'étés, il les revêtit du cordon de la secte des saints, et mit dans leurs mains les _Védas_ sacrés...
Une autre raison encore a dérangé nos pieuses études. Le sage Valmiki, un jour qu'il se promenait sur les bords du paisible et brillant Tamasâ, vit un oiseleur abattre d'un coup mortel un oiseau qui, à côté de sa douce compagne, faisait retentir la rive de ses accents amoureux. Affligé à ce triste spectacle, le sage exhala par des mots son indignation, et, inspiré par la déesse de l'éloquence, il exprima sa pensée dans un distique improvisé: «N'espère point, barbare, prolonger tes jours, toi dont la main a pu frapper un coup si cruel, et détruire un innocent oiseau qui a trouvé la mort quand il ne songeait qu'à l'amour.»
--Mais, reprend la nymphe, qu'est-il survenu à l'infortunée Sita depuis qu'elle a été conduite dans la forêt?
LE VIEILLARD.
On l'ignore.
LA NYMPHE.
Et que fait Rama? Je tremble qu'il n'épouse une nouvelle reine?
LE VIEILLARD.
Vous le jugez mal: une statue d'or de sa chère Sita est sans cesse sous ses yeux.
LA NYMPHE.
Bien! il garde sa foi! Oh! qu'il est difficile de connaître le coeur de l'homme! Que de contradictions se rencontrent dans celui-là même qui passe pour le plus pur! Comment la même main peut-elle allier à la rudesse de manier le fer homicide, la délicatesse de palper le velouté d'une fleur?...
LE VIEILLARD.
Mais éloignons-nous? je vais vous servir de guide... Le soleil, en ce moment, échauffe le ciel de ses rayons les plus ardents, et force à venir se réfugier sous l'ombrage les chantres silencieux de la clairière. Seule, au milieu des rameaux les plus élevés, la colombe répète ses doux murmures. Les branches entrelacées répandent une ombre fraîche, sous laquelle se repose l'éléphant appuyé contre un arbre antique; ou bien il étend sa trompe au sein du riant berceau, et fait tomber, en la retirant, une pluie de feuilles et de boutons fleuris, que l'on prendrait pour une offrande présentée au torrent sacré dont les ondes, pures comme le cristal, coulent paisiblement sous ce dôme de verdure.