‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 23 sur 216 · XXIII.

XXIII.

M. de Valmont avait eu l'occasion ainsi de me voir enfant dans le cabinet d'étude de mon oncle; il m'avait même donné en passant quelques leçons de complaisance pour l'étude du grec et du latin. La malignité, qui prétend tout expliquer, insinuait qu'il avait été Jésuite, et sa prodigieuse instruction classique avait donné quelque vraisemblance à cette rumeur. Suivant ses ennemis, il s'était lassé de cet ordre; il en était sorti pour aller en Hollande et de là en Prusse, où son scepticisme avait convenu au roi Frédéric II.

Quoi qu'il en soit, un jour que je passais dans le sentier qui bordait le mur de la maison fermée, la porte du jardin se trouva par hasard entr'ouverte; mon chien s'y précipita et effraya les chèvres; le chien de la maison accourut de la galerie pour les défendre; une grande rumeur s'ensuivit dans l'enclos ordinairement muet. J'entrai pour rappeler mon chien, cause de ce désordre; M. de Valmont, assis sous un noisetier contre le mur, se trouva en face de moi; il me reconnut, me sourit, me salua, et m'invita à entrer, avec une confiance très-étrangère à son caractère, mais inspirée sans doute par la candeur de ma figure et de mon âge.

Les deux soeurs, ses compagnes de solitude, qui s'occupaient des soins du ménage sur la galerie, se sauvèrent en emportant leurs laitues mal épluchées, comme si un profane avait troublé le mystère. Elles fermèrent à grand bruit l'une des deux portes de la maison qui ouvrait sur le péristyle; les chèvres effarouchées les suivirent. Je restai seul avec M. de Valmont.