XXVI.
En parlant ainsi il me fit monter l'escalier qui conduisait à la galerie d'où les deux soeurs venaient de s'enfuir à ma vue; l'une d'elles, au bruit de nos pas, entr'ouvrit presque furtivement la porte qui s'était refermée sur elles; elle la referma aussitôt avec la précipitation d'une femme d'Orient à l'aspect d'un homme qui entre par inadvertance dans le jardin du _harem_. Je n'avais eu que le temps d'apercevoir son visage; c'était une tête de Greuze, déjà un peu décolorée et décharnée par le temps, dans un tableau de famille de notre compatriote, le Raphaël de la vieillesse.
Des cheveux bruns, mêlés de quelques brins blancs, retenus autour du front par un ruban noir; des yeux doux comme le regret qui se résigne et qui devient bonheur; des joues pâles, un peu aplaties par le doigt du temps; une bouche fine, entr'ouverte par la mélancolie; le tour du visage arrondi et trop charnu par en bas, comme celui des femmes dont les muscles du menton commencent à se détendre et à fléchir sous le poids des jours; enfin une figure de bonté ouverte et de curiosité craintive, qui rappelait la soumission volontaire de la femme esclave sous la tente du patriarche arabe dans les déserts de Syrie.
Ce visage pâle, triste et doux comme une apparition au clair de lune, s'imprima d'un seul regard dans ma mémoire. Je n'ai jamais revu depuis, pendant un grand nombre d'années, cette plus jeune des deux soeurs, jusqu'au jour où on porta son cercueil blanc de l'église au cimetière du village, sans autre cortège qu'une chèvre blanche qui bêlait autour des porteurs, et qui gambadait avec son chevreau sur le monticule de terre fraîche tiré de la fosse. Aucune des femmes ses voisines ne put proférer ni blâme ni éloge sur ce cercueil mystérieux.