IX.
Tels étaient la scène et l'amphithéâtre où je rencontrai pour la première fois celle qui fut plus tard madame Émile de Girardin.
Je m'avançai, sans être aperçu, un peu au-dessus de la petite pelouse où elle s'appuyait sur le parapet de rochers pour contempler la chute. J'eus ainsi le loisir, après avoir lentement mesuré la cascade, de reporter mes regards sur la belle jeune fille qui s'enivrait du tonnerre, du vertige et du suicide des eaux. Un peintre n'aurait pas choisi pour la peindre une attitude, une expression et un jour plus conforme à sa grandiose beauté.
Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre que les enfants des chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras, admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il soutenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès des sensations, tenait un petit bouquet de pervenche et de fleurs des eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli, et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.
Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose; ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au souffle tempétueux des eaux, comme ceux des Sibylles que l'extase dénoue; son sein gonflé d'impression soulevait fortement sa robe; ses yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace. Soit gouttes de vapeur condensée sur ses longs cils noirs, soit larmes de l'esprit montées aux yeux par l'excès de l'émotion d'artiste, quelques gouttes de cette pluie de l'âme brillaient et tombaient aux bords de ses paupières sur la cascade sans qu'elle les sentît couler, en sorte que le Vellino roulait à la mer, avec ses ondes, une goutte chaude et virginale du coeur d'une jeune fille de Paris: larmes sans amertume qui baignent les joues, mais qui ne sont pas des pleurs!