XII.
Nous revînmes ensemble à Terni; nous nous y séparâmes le soir, elle pour aller à Rome, moi pour retourner à Florence. Elle m'avait laissé une gracieuse et sublime impression. C'était de la poésie, mais point d'amour, comme on a voulu plus tard interpréter en passion mon attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau sans jamais songer qu'elle était femme: je l'avais vue déesse à Terni!
Cette première impression me resta toujours; elle était pour moi sur un piédestal, isolée dans son génie; je la regardais d'en bas, il faut regarder d'en haut ce qu'on aime.
Cette charmante apparition de Terni avait alors à peu près dix-huit ans; elle était fille de madame Sophie Gay, femme supérieure très-méconnue.
Madame Sophie Gay était contemporaine de ces quatre ou cinq femmes de beauté mémorable et de célébrité historique qui apparurent à Paris après le 9 thermidor, comme des fleurs éblouissantes prodiguées toutes à la fois, la même année, par la nature pour recouvrir le sol ensanglanté par l'échafaud. Madame Tallien, madame de Beauharnais, madame Récamier, madame Gay, étaient de belles idoles grecques qui firent un moment, sous le Directoire, rêver Athènes au peuple de Paris. Elles furent le noeud entre la liberté épurée de sang et la gloire militaire pure encore de despotisme; un sourire fugitif, mais ravissant, de la France entre deux larmes.