XIV.
Elle adorait sa fille, en qui elle se voyait renaître. Frappée des dispositions précoces de cette enfant pour la poésie, elle l'avait cultivée comme on cultive une dernière espérance de célébrité domestique, quand on a soi-même le goût de la gloire et qu'on vieillit sans l'avoir pleinement savourée.
Cette gloire posthume et désintéressée, goûtée dans la personne de son enfant, est peut-être la plus touchante de toutes les faiblesses. La vanité s'y confond avec la tendresse, la maternité y sanctifie la vanité.
Madame Gay s'était faite elle-même le piédestal de sa fille; on la raillait de son empressement à la produire et à faire admirer ses perfections: mais qu'y a-t-il de plus innocent et de plus désintéressé que de vouloir faire éclater aux yeux du monde le prodige qu'une mère a trouvé dans le berceau de son propre enfant?
Les autres filles de madame Gay, aussi charmantes et aussi spirituelles que la dernière, étaient déjà mariées; elles n'animaient plus de leur présence son foyer désert; tout revivait pour elle dans sa Delphine. On connaît la prédilection des mères pour les derniers venus à la vie. Ils semblent avoir plus besoin que les autres du coeur maternel; les _Benjamins_ sont une vieille histoire, ils sont aussi vrais dans la civilisation qu'au désert.
De plus, madame Gay, après avoir possédé une opulente fortune, était tombée dans une médiocrité d'existence qu'elle ne soutenait que par le travail littéraire, souvent si mal rémunéré; elle craignait la pauvreté après elle pour cette enfant: elle pouvait penser que le double talent de la mère et de la fille, et leur double travail, apporteraient un peu plus d'aisance à la maison, que sa fille se ferait avec ses vers une propre dot de sa gloire. Dieu lisait tout cela comme je l'ai lu moi-même dans le coeur de cette excellente mère, mais le monde cherche à voir les vertus même du mauvais côté.