‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 97 sur 216 · XIII.

XIII.

Nous voyons partout en effet une race humaine tombée dans l'ignorance et dans la barbarie, en sortir pour remonter à la lumière, à la civilisation, à la vertu, à la puissance; arriver plus ou moins laborieusement à la perfection relative d'une nationalité, d'une société, d'une religion supérieure; rester à ce point culminant plus ou moins longtemps avant d'en redescendre; puis s'écrouler par l'infirmité irrémédiable de notre nature, se détériorer, se corrompre, déchoir, mourir, disparaître, en ne laissant, comme l'individu le plus perfectionné lui-même, qu'un nom et une pincée de cendres à la place où il a vécu. L'humanité monte et descend sans cesse sur sa route, mais elle ne descend ni ne monte indéfiniment; voilà l'erreur des philosophes de la perfectibilité indéfinie.

Or, il n'est pas douteux que, dans l'oeuvre de cette croissance relative d'une nation ou d'une société, cette société ou cette nation ne soit réellement et saintement servie, secondée, assistée, glorifiée par le dévouement des hommes supérieurs ou des hommes secondaires qui en font partie. La pensée d'un seul est le levain d'une multitude, la vertu d'un seul sanctifie une foule, le sang d'un seul rachète une race; le plus glorieux ou le plus humble dévouement sauve ou grandit tout un siècle. La société humaine ne vit que des sacrifices de ses membres au bien général. Qui se sacrifierait, si on croyait le sacrifice inutile? Il fallait donc que l'homme eût cet instinct de l'utilité et de la sainteté de son sacrifice: seulement quelques-uns croient se sacrifier à un perfectionnement et à un bonheur indéfinis sur la terre, quelques autres croient se sacrifier à un perfectionnement relatif, local et temporaire ici-bas; c'est là le secret de cet instinct qui nous travaille pour l'amélioration de notre espèce, instinct illusoire chez les uns, réel chez les autres, méritoire chez tous.

Mais ceux-là mêmes qui, comme nous, ne se font point l'illusion des progrès indéfinis en intelligence et en bonheur sur la terre, sont convaincus que le moindre travail et le plus obscur dévouement à l'humanité, quoique limités par la nature des choses mortelles ici-bas, ne seront pas perdus pour l'_être humain_, et que, interrompu ici-bas par la condition périssable des choses humaines et par la mort, ce progrès profitera ailleurs, dans les régions de l'éternité, de l'absolu, de l'infini.