‹ Cours familier de Littérature - Volume 02Chapitre 11 sur 195 · XIII

XIII

Nous en dirons autant de l'Italie, terre à laquelle nous devons tant, et à laquelle nous ne restituerons que son bien en lui restituant la liberté, la poésie et l'éloquence, ses fruits naturels. Sa littérature à elle n'est pas morte. Elle y est seulement dans cette sublime langueur qui précède les renaissances. Moi qui l'ai habitée si longtemps, qui l'aime comme une mère, qui lui dois le peu de poésie dont son ciel, ses mers, ses paysages, ses ruines, ont imbibé mon imagination, il m'est impossible de ne pas sentir battre dans ses membres encore enchaînés le pouls immortel de son génie, le génie initiateur de l'Europe. Je n'ai encore qu'âge d'homme, et j'y ai vu de mes yeux ensevelir Alfieri dans le marbre de _Santa Croce_, sculpté par Canova; j'y ai entendu Monti réciter ses poëmes aussi dantesques que le Dante; j'y ai serré la main de Manzoni, qui venait d'écrire ses mâles cantates; j'y ai été l'ami de Nicolini, qui agitait de l'accent de Machiavel les fibres toscanes; j'y ai entrevu Ugo Foscolo, ce _Savonarola_ de la liberté, qui prêtait ses rugissements de douleur patriotique aux lettres de Jacobo Ortis; j'y ai vécu en familiarité avec Canova, cet émule de Phidias à Rome; enfin j'y ai entendu les premiers accents de Rossini, cet homme sans parallèle parmi les hommes vivants, qui a plus de poésie, de vibration, de littérature inarticulée dans une de ses notes que son siècle entier dans toutes ses oeuvres! Et combien d'autres que je ne nomme pas, mais en qui j'ai senti la divinité de l'Italie parler à mon âme!...

Non, une telle terre n'est pas morte au génie littéraire sous toutes les formes, elle qui fut, comme le dit un de ses fils, la nourrice intellectuelle et artistique de l'Europe, elle qui m'inspirait, quand je foulais son sol sacré, ces vers, hélas! moins poétiques que sa poussière:

Italie! Italie! ah! pleure tes collines, Où l'histoire du monde est écrite en ruines! Où l'empire, en passant de climats en climats, A gravé plus avant l'empreinte de ses pas; Où la gloire, qui prit ton nom pour son emblème, Laisse un voile éclatant sur ta nudité même! Voilà le plus parlant de tes sacrés débris! Pleure! un cri de pitié va répondre à tes cris! Terre que consacra l'empire et l'infortune, Source des nations, reine, mère commune, Tu n'es pas seulement chère aux nobles enfants Que ta verte vieillesse a portés dans ses flancs: De tes ennemis même enviée et chérie, De tout ce qui naît grand ton ombre est la patrie! Et l'esprit inquiet, qui dans l'antiquité Remonte vers la gloire et vers la liberté, Et l'esprit résigné qu'un jour plus pur inonde, Qui, dédaignant ces dieux qu'adore en vain le monde, Plus loin, plus haut encor, cherche un unique autel Pour le Dieu véritable, unique, universel, Le coeur plein tous les deux d'une tristesse amère, T'adorent dans ta poudre, et te disent: «Ma mère!» Le vent, en ravissant tes os à ton cercueil, Semble outrager la gloire et profaner le deuil! De chaque monument qu'ouvre le soc de Rome, On croit voir s'exhaler les mânes d'un grand homme! Et dans le temple immense, où le Dieu du chrétien Règne sur les débris du Jupiter païen, Tout mortel en entrant prie, et sent mieux encore Que ton temple appartient à tout ce qui l'adore!...

Sur tes monts glorieux chaque arbre qui périt, Chaque rocher miné, chaque urne qui tarit, Chaque fleur que le soc brise sur une tombe, De tes sacrés débris chaque pierre qui tombe, Au coeur des nations retentissent longtemps, Comme au coup plus hardi de la hache du temps; Et tout ce qui flétrit ta majesté suprême Semble, en te dégradant, nous dégrader nous-même! Le malheur pour toi seule a doublé le respect; Tout coeur s'ouvre à ton nom, tout oeil à ton aspect! Ton soleil, trop brillant pour une humble paupière, Semble épancher sur toi la gloire et la lumière; Et la voile qui vient de sillonner tes mers, Quand tes grands horizons se montrent dans les airs, Sensible et frémissante à ces grandes images, S'abaisse d'elle-même en touchant tes rivages. Ah! garde-nous longtemps, veuve des nations, Garde au pieux respect des générations Ces titres mutilés de la grandeur de l'homme, Qu'on retrouve à tes pieds dans la cendre de Rome! Respecte tout de toi, jusques à tes lambeaux! Ne porte point envie à des destins plus beaux! Mais, semblable à César à son heure suprême, Qui du manteau sanglant s'enveloppa lui-même, Quel que soit le destin que couve l'avenir, Terre, enveloppe-toi de ton grand souvenir! Que t'importe où s'en vont l'empire et la victoire? Il n'est point d'avenir égal à ta mémoire!

Et ailleurs:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais, malgré tes malheurs, pays choisi des dieux, Le ciel avec amour tourne sur toi les yeux; Quelque chose de saint sur tes tombeaux respire, La barbarie en vain morcelle ton empire, La nature, immuable en sa fécondité, T'a laissé deux présents: ton soleil, ta beauté; Et, noble dans son deuil, sous tes pleurs rajeunie, Comme un fruit du climat enfante le génie. Ton nom résonne encore à l'homme qui l'entend, Comme un glaive tombé des mains du combattant; À ce bruit impuissant, la terre tremble encore, Et tout coeur généreux te regrette et t'adore.