‹ Cours familier de Littérature - Volume 02Chapitre 132 sur 195 · XXXVIII

XXXVIII

Dans les tristes dernières années de ce siècle, la littérature, presque sortie des livres, était entrée tout entière dans les tribunes et dans les journaux. Penser n'était plus un loisir, c'était un travail; la société en ébullition jetait toutes ses flammes dans le même foyer. Depuis Chateaubriand dans le _Conservateur_, jusqu'au _Globe_, jusqu'à M. Thiers dans le _Constitutionnel_, et jusqu'à Carrel et Armand Marrast dans le _National_, à M. Chambolle dans le _Siècle_, à M. de Girardin seul contre tous dans la _Presse_; nommer les écrivains de la presse politique, ce serait nommer tous les hommes de lettres. Tout ce qui avait une pensée, une passion et un rêve avait une plume. On ne dira rien de trop en disant qu'un recueil de tous les articles de revues ou de journaux de ces trente années serait sans contredit le plus beau livre du siècle.

Mais quel démenti plus éclatant aux dénigreurs de notre âge que la _tribune_ de ces trente années? Toute vanité de temps ou de nation à part, voyez-vous en Europe, entrevoyez-vous dans l'antiquité, des tribunes à comparer à celle qui vit passer en un si court espace de lieu et de temps, dans l'éloquence de M. Lainé, le civisme? dans l'éloquence de M. de Serres la grande polémique? dans l'éloquence du général Foy le patriotisme? dans l'éloquence de Casimir Périer le courage? dans l'éloquence de M. Royer-Collard les oracles? dans l'éloquence de M. Guizot la volonté? dans l'éloquence de M. Dupin l'explosion? dans l'éloquence de M. Barrot l'universalité? dans l'éloquence de M. Passy la science? dans l'éloquence de M. Dufaure la dialectique? dans l'éloquence de M. Jules Favre le talent? dans l'éloquence de Michel de Bourges la révolution? dans l'éloquence de M. de Montalembert la colère civique ou l'invective sacrée? dans l'éloquence de Victor Hugo la poésie jetant ses magnifiques lambeaux de pourpre à la prose? dans l'éloquence de M. Sauzet l'abondance? dans l'éloquence de M. de Tracy, le _Wilberforce_ de la France, la magnanimité? dans l'éloquence de M. Berryer le grandiose et le pathétique? dans l'éloquence de M. Thiers le prodige?... Oui, le prodige; car celui-là avait tout créé en lui, jusqu'à la parole et au geste, ou plutôt il se passait du geste et de la voix à force de talent. Il détaillait pendant des heures entières, et jamais longues, la pensée, le bon sens, quelquefois le sophisme, sans jamais épuiser ni son auditoire d'intérêt, ni lui-même de ressources. Il ne frappait pas les grands coups, mais il en frappait une multitude de petits avec lesquels il brisait les ministères, les majorités et les trônes. Il n'avait pas les grands gestes d'âme de Mirabeau, mais il avait sa force en détail; il avait pris la massue de Mirabeau sur la tribune, et il en avait fait des flèches. Il en perçait à droite et à gauche les assemblées; sur l'une était écrit raisonnement; sur l'autre sarcasme; sur celle-ci grâce; sur celle-là passion! C'était une nuée; on n'y échappait pas. Quant à moi, qui combattais souvent le politique, il m'était impossible de ne pas admirer le suprême artiste!

Je ne parle pas de ceux avec lesquels je combattis à une grande époque. Nous fûmes solidaires. Les nommer paraîtrait me désigner moi-même. Le même silence doit nous envelopper un moment.

De ces hommes, quelques-uns sont à peine morts, et leur cendre est à peine refroidie dans nos cimetières; le plus grand nombre vit encore, vieillit ou plutôt mûrit dans ce travail des lettres, qui est l'éternelle jeunesse de l'esprit, parce qu'il est son éternelle reproduction par l'étude. Ils sont là; une foule d'autres plus jeunes croissent à leur ombre, derrière, en promettant à la France une intarissable génération de talents!... Osez parler, après de tels noms, de la décadence de la nature en France!