II
Homère n'est qu'un divin conteur dont les chants délassent les héros fatigués assis sous leurs tentes après les champs de bataille. On peut le cacher, comme Alexandre, sous son oreiller.
Les poëtes indiens ne sont que de merveilleux fabulistes qui revêtaient de formes fantastiques le Dieu unique et immortel. On peut les lire dans les bibliothèques.
Les poëtes chinois ne sont que des théologiens très-sages, mais très-arides, qui font au peuple la concession de quelques incarnations indiennes, qu'on peut lire dans le désoeuvrement.
Virgile n'est qu'un académicien accompli de Rome, qu'on peut lire dans les académies et dans les colléges.
Horace n'est qu'un voluptueux insouciant, un Saint-Évremont romain, qu'on peut lire à table.
Dante n'est qu'un théologien populaire, en vers quelquefois triviaux, quelquefois sublimes, qu'on peut lire en le feuilletant comme on cherche une perle dans un tas d'écailles.
Le Tasse n'est qu'un poëte de fantaisie et d'aventures amoureuses, qu'on peut lire à la cour pour se donner des fêtes d'esprit.
Camoëns et Milton ne sont que des échos magnifiques, l'un de Virgile, l'autre de Moïse, qu'on peut lire après leurs modèles en les élevant au même niveau.
Racine lui-même, notre plus grand poëte, n'est que le plus mélodieux des symphonistes, qu'on peut entendre au théâtre, ou qu'on peut lire comme on écoute, dans le silence de l'âme, la musique des langues.