‹ Cours familier de Littérature - Volume 02Chapitre 27 sur 195 · XXIX

XXIX

Quand j'entendis la voiture qui venait de franchir la porte de la ville rouler avec un bruit sourd et grave sur les larges dalles dont les rues de Florence sont pavées, il me sembla entrer dans la société de ces grands Toscans qui remplissaient mon imagination d'une sorte de terreur sacrée. Dante, Pétrarque, Machiavel, les Pazzi, les Médicis, les Politien, les Michel-Ange, et mille autres dont les noms surgissaient dans ma mémoire, me paraissaient regarder aux fenêtres de ces palais sombres dont les rues sont bordées et obscurcies. Pour ajouter à l'illusion, je ne sais quelle odeur de cèdre dont les charpentes de ces palais sont construites embaumait les rues. On eût dit l'odeur sépulcrale de ce bois incorruptible dont on faisait les cercueils et qui embaumait de lui-même les morts.

Les rares habitants qui circulaient sur les places ou qui respiraient le frais autour des fontaines donnaient à la ville un air de magnifique champ des morts, entrecoupé de monuments et peuplé de fantômes. Jamais je n'oublierai cette première entrée de nuit dans la ville de Dante.

La voiture, qui devait continuer sa route jusqu'à Sienne et jusqu'à Rome, me laissa descendre dans une petite hôtellerie sans nom, cachée au fond d'une ruelle sur les derrières du palais Corsini, non loin du pont de la Trinité. J'y fus logé dans une mansarde nue sous les toits, sans autre meuble qu'une couchette de fer, une table, une chaise et une cruche d'eau. Mais je ne fis pas même attention à la nudité et à l'indigence de cette hôtellerie: j'allais m'endormir et me réveiller dans la ville des grandes mémoires; c'était assez pour un jeune homme qui ne vivait que d'imagination.