XXVII
Quoi qu'il en soit, je restai plusieurs heures assis au pied du monument d'Alfieri, méditant en moi-même sur la majesté de cette tombe, et concevant l'émulation vague de consacrer ma propre vie à me construire à moi-même une illustre tombe. Rêve d'enfant, dont je suis bien détrompé aujourd'hui! La tombe la plus ignorée, sous un peu d'herbe, sans pierre et sans nom, est la plus désirable. À quoi bon des traces sur une terre et dans des mémoires qui ne conservent rien éternellement? La mort, c'est l'oubli. Reculer de quelques années sa mort, c'est toujours mourir. Il n'y a pas de remède à notre néant, pas même dans notre vanité. Il vaut mieux accepter franchement le néant d'ici-bas que de lutter ridiculement et péniblement avec l'impossible. Mais je ne pensais pas ainsi alors, et le tombeau de marbre d'Alfieri, sculpté par Canova, et contemplé par Florence, me paraissait une apothéose suffisante pour payer toute une longue existence de travail, de vertu et de génie. Je prenais devant ce monument une véritable ivresse d'immortalité.
Tout à coup le nom d'_Aloysia de Stolberg, comtesse d'Albany_, me rappela que j'avais dans ma malle une lettre de recommandation pour une dame de ce nom à Florence, lettre que j'avais jusque-là négligé de porter à son adresse. La rougeur me monta au visage, et mon coeur battit d'émotion à l'idée de voir cette femme célèbre, dont cette inscription sur le tombeau venait de me faire retrouver le nom et la renommée dans ma mémoire. Qui n'a lu les mémoires d'Alfieri? qui ne sait sa passion, son culte, son idolâtrie poétique pour celle qu'il appelle _la mia donna_, autre _Laure_ de cet autre Pétrarque, autre _Béatrice_ de cet autre Dante, autre _Vittoria Colonna_ de cet autre Michel-Ange? Elle survivait à son poëte; elle habitait Florence; j'étais à quelques pas de son palais; j'avais un accès naturel et presque obligé auprès d'elle, et je pouvais voir, le soir même, celle dont la beauté, le coeur, les aventures, les disgrâces et la gloire poétique avaient tant occupé ma première imagination. La passion de connaître cette femme historique l'emporta sur la timidité. Je sortis à grands pas de _Santa Croce_, et je rentrai à mon hôtellerie pour chercher dans mes lettres de recommandation la lettre adressée à la comtesse d'Albany.