‹ Cours familier de Littérature - Volume 02Chapitre 84 sur 195 · XV

XV

Si la révolution, comme on le dit, avait eu pour cause principale et pour but légitime un intérêt purement français, comment s'expliquerait cet intérêt passionné, et pour ainsi dire personnel, qu'elle inspirait dans ses premiers symptômes à l'Europe entière et même jusqu'à Constantinople, et jusqu'aux Indes orientales? Il nous importerait peu à nous aujourd'hui que la Russie modifiât les conditions civiles entre sa noblesse, sa bourgeoisie, ses serfs; que l'Angleterre rétrécît ou relâchât ses liens civils avec l'Irlande, les Indes et ses colonies; que l'Autriche modifiât ses rapports intérieurs avec les États fédératifs de Hongrie ou de Bohême; que la Suisse ou les États-Unis introduisissent plus ou moins l'aristocratie helvétique ou de démocratie américaine dans leurs républiques. Qu'importait donc à l'Europe que la cour, le clergé, les parlements, la noblesse, le peuple se donnassent en France telle ou telle égalité, ou telle ou telle supériorité réciproque, qui ne touchait en rien aux intérêts personnels ou matériels des différents États du continent? Les petits intérêts, purement locaux, matériels ou nationaux, n'auraient pas passé les frontières de France. Les intérêts ne les passent pas, mais l'esprit passe par-dessus les fleuves et les montagnes. L'esprit de la révolution française les avait franchis dans nos livres avant que la révolution elle-même soupçonnât en France, ce qu'elle portait de rénovation d'idées dans sa langue et dans sa main. Je ne voudrais d'autre preuve de cette _immatérialité_ de la révolution française au commencement, que ceci: c'est que le jour où cette révolution donna son premier signe de vie en France, elle ne fut plus française, elle fut européenne et même universelle; c'est que l'Europe tout entière, attentive, haletante, passionnée, ne fut plus en Europe, mais à Paris; c'est que chaque grand esprit de chaque nation étrangère, Fox, Burke, Pitt lui-même en Angleterre; Klopstok, Schiller, Goëthe en Allemagne; Monti, Alfieri en Italie, la saluèrent dans leurs discours, dans leurs poëmes ou dans leurs hymnes, comme l'aurore non d'un jour français, mais d'un jour nouveau et universel, qui allait se lever sur le monde et dissiper les ténèbres épaissies depuis des siècles de barbarie sur l'esprit humain? Est-ce que ces écrivains, ces orateurs, ces philosophes, ces poëtes, étrangers à nos petits débats de cour, de noblesse et de clergé, de parlement et de bourgeoisie ou de peuple, auraient été saisis sur leurs tribunes ou sur leurs trépieds de cet enthousiasme véritablement européen et fatidique, pour quelques misérables réformes d'abus fiscaux ou administratifs en France? Non, mais ils furent saisis tout entiers du vertige universel de l'espérance d'une ère nouvelle, dont le crépuscule apparaissait tout à coup sur l'horizon de la France.

D'ailleurs, nous n'aimons pas qu'on donne de si petites causes aux grands effets: c'est toujours une erreur, quand ce n'est pas un paradoxe. Quand vous voyez une haute marée assiéger les falaises et surmonter les digues de l'Océan aux équinoxes d'automne, soyez sûrs que ce n'est pas la main d'un enfant qui a fait rouler un caillou de l'autre côté de l'Atlantique dans le bassin des mers, mais que c'est un grand vent ou un grand astre qui pèsent de tout leur poids invisible sur l'élément dont vous voyez les convulsions sans les comprendre.

La meilleure preuve que la révolution était une explosion d'idée bien plus qu'une réforme administrative, fiscale, ou politique, c'est que la révolution alors ne songeait pas même à répudier la dynastie ou la monarchie. Le rouage politique lui était parfaitement indifférent, il lui était même précieux comme une habitude des peuples, pourvu qu'il n'empêchât pas le mécanisme de sonner les heures de la rénovation des idées par la liberté de l'esprit.