‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 1 sur 137 · I

I

Nous avons dit, en commençant, que la littérature était l'expression de la pensée humaine sous toutes ses formes.

Il y a cinq manières principales d'exprimer sa pensée pour la communiquer aux hommes:

La chaire sacrée qui parle aux hommes, dans les temples, de leurs premiers intérêts: la Divinité et la morale;

La tribune aux harangues qui parle aux hommes, dans les assemblées publiques, de leurs intérêts temporels de patrie, de liberté, de lois, de formes de gouvernement, d'aristocratie ou de démocratie, de monarchie ou de république, et qui remue leurs idées ou leurs passions par l'éloquence de discussion, l'éloquence parlementaire;

La place publique, où, dans les temps de tempête, de révolution, de sédition, le magistrat, le tribun, le citoyen monte sur la borne ou sur les marches du premier édifice qu'il rencontre, parle face à face et directement au peuple soulevé, le gourmande, l'attendrit, le persuade, le modère et fait tomber de ses mains les armes du crime pour lui faire reprendre les armes du patriotisme et des lois. Ce n'est plus là ni l'éloquence sacrée, ni l'éloquence parlementaire, c'est l'éloquence héroïque, l'éloquence d'action qui présente sa poitrine nue à ses auditeurs et qui offre son sang en gage de ses discours;

Le livre qui, par l'ingénieux procédé de l'écriture ou de l'impression, reproduit, pour tous et pour tous les temps, la pensée conçue et exprimée par un seul, et qui communique, sans autre intermédiaire qu'une feuille de papier, l'idée, le raisonnement, la passion, l'image, l'harmonie même empreinte sur la page;

Enfin le théâtre, scène artificielle sur laquelle le poëte fait monter, aux yeux du peuple, ses personnages, pour les faire agir et parler dans des actions historiques ou imaginaires, imitation des actions tragiques ou comiques de la vie des hommes.

De tous ces modes de communiquer sa pensée à ses semblables par la parole, c'est le théâtre qui nous paraît le plus indirect, le plus compliqué d'accessoires étrangers à la pensée elle-même, et par conséquent le moins parfait. La pensée cesse, pour ainsi dire, d'être pensée, c'est-à-dire immatérielle, en montant sur le théâtre; elle est obligée de prendre un corps réel et de s'adresser aux sens autant qu'à l'âme. De tous les plaisirs intellectuels, le théâtre devient véritablement ainsi le plus sensuel: voilà pourquoi sans doute il est le plus populaire.

Ce noble plaisir populaire du théâtre est inconnu par sa nature aux époques de barbarie ou même de jeunesse des peuples. Il ne peut naître et se développer qu'en pleine et opulente civilisation.

Les premiers poëtes sont des poëtes sacrés; les seconds sont des poëtes épiques; les troisièmes sont des poëtes lyriques; les quatrièmes sont des poëtes dramatiques.

La raison en est simple: les peuples, avant leur âge de parfaite civilisation, n'ont ni assez de loisir, ni assez de richesse, ni assez de luxe public pour élever à leurs poëtes ces édifices vastes et splendides, ces institutions de plaisir public qu'on appelle des théâtres et des scènes. La multitude elle-même n'est pas assez riche pour se donner à prix d'or, tous les soirs, ces heures délicieuses de rassemblement, d'oisiveté et de représentations scéniques. Les acteurs eux-mêmes ne manquent pas moins aux poëtes pour jouer leurs oeuvres que les édifices, les décorations et les spectateurs. Comment ces acteurs et ces actrices nécessaires en grand nombre à la représentation de la scène se consacreraient-ils, dès leur enfance, à un art difficile qui ne leur promettrait ni pain, ni gloire, ni compensation à tant d'études? Or, sans acteurs consommés dans leur art, que devient le drame le mieux conçu et le mieux écrit?--L'ennui de ceux qu'il a pour objet de charmer par la perfection de la langue, de l'attitude, du geste, de l'action.

Ce n'est qu'après de longs siècles de grossières ébauches théâtrales pareilles à celles de _Thespis_ en Grèce, ou de nos _mystères_ en France, que s'élèvent des théâtres permanents dignes de la majesté du trône ou du peuple. Ce n'est qu'alors aussi que se forment ces grands acteurs aussi rares que les grands poëtes, qui, comme _Roscius_, _Garrick_, _Talma_, _Rachel_, _Ristori_, personnifient, dans un corps et dans une diction modelés sur la nature par l'art, les grandes ou touchantes figures que l'histoire ou l'imagination groupent sur la scène dans des poëmes dialogués pétris de sang et de pleurs. L'imagination recule devant les prodigieuses difficultés qu'un grand acteur ou une grande actrice ont à vaincre pour se transfigurer ainsi à volonté dans le personnage qu'ils sont chargés de revêtir, depuis la physionomie jusqu'à la passion et à l'accent.

Il faut que, non-seulement la nature morale, mais encore la nature physique leur obéisse comme la note obéit au musicien sur l'instrument, comme la teinte obéit au peintre sur la palette. Visage, regard, lèvres, fibres sourdes ou éclatantes de la voix, stature, démarche, orteils crispés sur la planche, gesticulation serrée au corps ou s'élevant avec la passion jusqu'au ciel, rougeurs, pâleurs, frissons, frémissements ou convulsions de l'âme communiqués de l'âme à l'épiderme et de l'épiderme de l'acteur à celle d'un auditoire transformé dans le personnage, cris qui déchirent la voûte du théâtre et l'oreille du spectateur pour y faire entrer la foudre de la colère, gémissements qui sortent des entrailles et qui se répercutent par la vérité de l'écho du coeur, sanglots qui font sangloter toute une foule, tout à l'heure impassible ou indifférente, gamme entière des passions parcourue en une heure et qui fait résonner, sous la touche forte ou douce, le clavier sympathique du coeur humain: voilà la puissance de ces hommes et de ces femmes, mais voici aussi leur génie!

De telles puissances et de tels génies artificiels supposent, dans ces acteurs indispensables à la scène, des miracles d'efforts, d'études, d'éducation spéciale à cette profession, des sentiments fantastiques qui ne se produisent que dans un état très-lettré, très-oisif et très-opulent des nations. Les poëtes dramatiques ne sont pas seuls dans leurs oeuvres, ils n'existent tout entiers que par leurs acteurs; ils dépendent ainsi du temps où ils vivent et ne peuvent naître qu'à la consommation des nations policées. Que serait devenu le grand Homère, qui allait récitant lui-même ses poëmes sur les chemins de Chio ou de Samos, s'il avait écrit ses divins ouvrages en scènes et en dialogues, et s'il lui avait fallu trouver des interprètes de ses vers parmi les pasteurs ou les matelots de l'Ionie?

À chaque âge son genre de poésie, mais le plus parfait, sinon le plus émouvant de ces genres, est certainement celui qui n'a pas besoin de tous ces auxiliaires et de tous ces accessoires étrangers à la poésie elle-même et qui ne demande, comme le poëte épique ou le poëte lyrique, qu'une goutte d'encre au bout d'une plume de roseau.

Cela dit, remettons à un autre moment l'étude que nous ferons rapidement du théâtre grec, le plus accompli des théâtres, du théâtre romain, presque nul dans un peuple trop féroce pour goûter les plaisirs purement intellectuels de l'esprit, des théâtres espagnols, anglais, allemands, et enfin du théâtre français, le plus correct et le plus sensé des théâtres modernes dans la plus sensée et dans la plus communicative des langues, et commençons par son chef-d'oeuvre Athalie.