XXIII
M. de Lamennais, c'est-à-dire un souverain ouvrier de style, a consacré ses dernières années à une traduction littérale et mot à mot de _la Divine Comédie_. M. de Chateaubriand avait consacré ainsi ses dernières veilles d'écrivain à une traduction de Milton.
Il est glorieux sans doute pour l'Italie comme pour l'Angleterre que les deux plus grands prosateurs français de ce siècle n'aient pas jugé au-dessous de leur talent de copier ces deux modèles étrangers et d'écrire leurs noms sur les piédestaux éternels de Milton et de Dante; mais le système de traduction qu'ils ont adopté l'un et l'autre est, selon nous, un faux système, un jeu de plume plutôt qu'une fidélité de traducteur. Ils ont voulu, par une copie servile plutôt que fidèle, rendre le mot par le mot, la phrase par la phrase, la syllabe par la syllabe. Erreur! ils ont montré en cela qu'ils ne s'étaient pas rendu compte du génie des langues.
Que vous demande, en effet, le lecteur? Ce ne sont pas des mots qu'il demande, c'est du sens. Or deux langues différentes n'expriment pas le même sens dans les mêmes mots, ni même dans le même nombre de mots. Si vous vous astreignez à rendre puérilement le vers par le vers, le mot par le mot, le tercet par le tercet, l'octave par l'octave, que faites-vous? Vous faussez par l'effort votre propre langue sans parvenir à lui faire rendre ni la forme ni le sens de la langue que vous traduisez. L'instrument n'est pas le même; vous ne le manierez pas avec la même mesure et avec le même doigté. Vous faites ce que voudrait faire un musicien qui prétendrait imiter le violon avec la cimbale ou la flûte avec le tambourin. Encore une fois, ce n'est pas l'expression qu'il faut traduire, c'est le sentiment. Pour transvaser ce sentiment, cette poésie, cette harmonie, cette image, d'un dialecte dans un autre, vous n'avez pas trop de toute la liberté, de toute la souplesse, de toute la richesse de votre langue. Ne vous entravez donc pas vous-même en vous liant comme un boeuf servile au joug parallèle du mot à mot. C'est ce qu'avait fait M. de Chateaubriand pour Milton, c'est ce qu'a voulu faire M. de Lamennais pour le _Dante_; oeuvre estimable, mais malheureuse, où la servilité détruit la fidélité.