‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 11 sur 137 · XI

XI

Sa conduite avec Molière, son premier protecteur, son introducteur à la cour, son introducteur au théâtre, ne fut pas plus exempte d'excès d'amour-propre, de personnalité et même d'ingratitude. C'était Molière qui avait fait représenter les premières tragédies de son ami sur son propre théâtre, en répondant, pour ainsi dire, au public, de la chute ou du succès de ces tragédies. C'était là un de ces services qui lient pour jamais un poëte reconnaissant à son protecteur.

Molière avait le droit d'espérer que la gloire de son protégé deviendrait la fortune de sa scène. Cependant Racine n'ayant pas été satisfait dans sa vanité de la manière dont les comédiens de Molière jouaient son _Alexandre_, retira brusquement sa tragédie de ce théâtre. Il la porta au théâtre rival de l'hôtel de Bourgogne, et ce qu'il y eut de plus cruel pour le pauvre Molière dans ce procédé, c'est que Racine lui enleva, en même temps que sa pièce, la meilleure de ses actrices. Elle passa, avec la tragédie, du théâtre de Molière au théâtre de Bourgogne, enlevant ainsi à Molière la curiosité d'une pièce nouvelle et la popularité d'une comédienne accomplie.

L'amitié entre Molière et Racine fut à jamais rompue par cette défection. Molière, qui était incapable de vengeance, était capable d'une profonde affliction et d'un amer souvenir. Il ne parla plus de Racine qu'avec peine, en louant toujours son génie, mais en se taisant sur son coeur. La blessure ne pouvait plus se fermer. Ces deux hommes laissèrent la froideur de la faute et du souvenir s'établir entre leurs âmes.