‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 115 sur 137 · I

I

Vive la jeunesse!... mais à condition de ne pas durer toute la vie!...

Cette exclamation nous est inspirée par la mémoire d'un homme qui vient de chanter et de mourir comme un rossignol au printemps, ivre de mélodie, de rayons et de gouttes de rosée. Le rossignol, c'est Alfred de Musset. Alfred de Musset est la personnification de la jeunesse.

La jeunesse est la vie en séve; c'est aussi le génie en fleur. Si nous étions encore poëte, nous dirions:

«Il y a dans la famille des végétaux, des plantes, des arbres, des arbustes à doubles fleurs dont la séve ne se noue jamais en fruits, précisément parce que la fleur double épuise l'arbuste; plantes dont la seule destination est de peindre la terre d'un arc-en-ciel de riantes couleurs étendues sur les pelouses, les parterres, les forêts, et d'embaumer le printemps en livrant au vent d'été leurs corolles stériles. La plupart de ces débris tombent à terre sans que personne les ramasse.

«Neige odorante du printemps! comme dit Hugo.

«Les plus parfumées et les plus salubres sont ramassées soigneusement au pied de l'arbuste qui les a portées par les jeunes filles des bords du Bosphore ou de Fontenay-aux-Roses; elles en remplissent leurs tabliers et leurs corbeilles. Elles les distillent, elles en fixent l'odeur volatile, elles en remplissent, sous forme d'une goutte de liqueur ou d'huile suave, des flacons que respirent avec délices les odalisques, les voluptueux et les amants.

«Eh bien! de même il y a dans la famille humaine des _hommes printaniers_, si l'on peut se servir de cette expression, âmes à doubles fleurs et sans fruits, qui accomplissent toute leur destinée en fleurissant, en coloriant, en embaumant leur vie et celle de leurs contemporains, mais dont on fixe cependant l'éclat et le parfum dans la mémoire en volumes de vers ou de prose immortels, oeuvres qu'on ne compulse pas, mais qu'on respire, qui ne nourrissent pas, mais qui enivrent! Ce sont les oeuvres et les hommes de la littérature légère.»

De ces hommes et de ces livres il y en a eu dans tous les siècles et dans tous les pays, depuis _Salomon_ en Judée, _Anacréon_ en Grèce, _Horace_ à Rome, _Hafiz_ en Perse, _Saint-Évremond_, _Chaulieu_, _Voltaire_ en France, _Byron_ et _Moore_ en Angleterre, _Heine_, plus amer que suave en Allemagne, jusqu'à Alfred de Musset, fleur sans épine, abeille sans dard, dont nous remuons avec délicatesse la cendre toute tiède encore aujourd'hui! Ces hommes sont l'éternelle jeunesse de la littérature.