‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 13 sur 137 · XIII

XIII

Cependant ses maîtres sévères de Port-Royal, avec lesquels il s'était réconcilié, et dont il goûtait, plus que le roi ne l'aurait voulu, les doctrines, résistaient seuls à cette contagion servile du temps; ils conservaient la sainte indépendance de leur rigorisme au milieu de la prostration de l'Église et du siècle. Racine, entraîné vers eux par son estime, retenu à la cour par le prestige du roi et par les caresses de Mme de Maintenon, flottait dans une pénible ambiguïté entre les exigences de sa conscience janséniste et les complaisances de situations qu'il devait au roi.

Il était tout occupé alors, avec Boileau, d'exercer sa plume au style historique, pour élever au règne le monument qu'on attendait de lui. Il y réussit mal; la poésie lui avait gâté la main pour la prose: trop préoccupé de la forme du rhythme et de l'harmonie des périodes, il manquait de nerf et de pensée pour consolider sa phrase historique. Dans ses fragments d'histoire comme dans ses lettres, on ne retrouve, selon moi, rien du génie de l'auteur de _Phèdre_ et d'_Athalie_; quand il n'y avait plus ni passion, ni pompe, ni harmonie de théâtre sous sa plume, tout s'évaporait, et tout se glaçait sur sa page. Entre Euripide et Tacite, il n'y avait qu'un abîme de médiocrité élégante; on en peut dire autant de Boileau.

Pendant que ces deux poëtes réunissaient leurs forces pour écrire, à la gloire du roi, ces pages couvertes d'or, Saint-Simon, seul, gravait dans l'ombre l'histoire. L'histoire et la poésie sont deux talents bien rarement réunis. Tacite, parmi les historiens, aurait pu être poëte; Dante, parmi les poëtes, aurait pu être historien; cela ne fut donné ni à Boileau ni à Racine. Ils ne furent qu'historiographes, c'est-à-dire les annotateurs d'un règne, prenant des notes pour la postérité. Mais la postérité ne les lit pas.