XVI
Dès qu'il eut pris la résolution d'obéir au voeu du roi et de Mme de Maintenon, il s'enferma dans sa retraite, il parcourut la Bible. Elle est pleine de meurtres et de catastrophes tragiques; mais ces grands sujets de larmes ou de terreur, tels que _Saül_, par exemple, l'Oreste biblique, ne concordaient pas assez avec la naïveté du sexe de ses actrices: il y avait là des mystères de haute politique et des éclats de voix tragiques qui ne pouvaient pas avoir pour interprètes et pour organes des jeunes filles de seize ans.
D'ailleurs, il faut l'avouer, et cet aveu n'est pas cette fois à la gloire du poëte chrétien, Racine voulait que son sujet même, tout biblique qu'il était, fût une adulation indirecte, mais comprise, à la nouvelle favorite et au roi. Cette adulation à Mme de Maintenon, trop clairement désignée sous la figure et sous le triomphe d'Esther, était même une offense et une ingratitude envers la favorite répudiée, Mme de Montespan, l'_altière Vasthi_. Elle avait goûté, aimé, protégé la fortune du poëte, il n'était pas beau à lui de célébrer, dans sa chute, le triomphe de sa rivale.
On voudrait effacer d'une vie si sainte ces impiétés du coeur qui dégradent l'âme en relevant le talent. Mais Racine était malheureusement aussi courtisan qu'il était religieux, et la religion même, intéressée à la disgrâce de Mme de Montespan, entraînait tout dans le parti de Mme de Maintenon. Racine trouvait donc son excuse dans sa piété, excuse sainte, mais mauvaise excuse, qui lave la foi, mais qui n'innocente pas le coeur. On rougit de voir la religion et le génie oublier ainsi jusqu'à la pudeur de la reconnaissance, et triompher avec ce qui s'élève, en secouant la poussière de leurs souliers sur ce qui tombe. Malheur à l'historien qui amnistierait de telles faiblesses de caractère: le génie ne fait qu'illustrer l'ingratitude, il ne l'absout pas.