V
Ce court préambule était nécessaire pour arriver à l'inexplicable influence de Boileau sur les lettres françaises. Dans aucun autre pays du monde un tel homme n'aurait laissé une trace de son nom. Pour le comprendre il fallait comprendre préalablement l'esprit français contemporain.
Boileau n'était certes pas un homme de génie; il n'avait aucune de ces qualités qui composent la nature des grands poëtes, ces foyers d'enthousiasme brûlés les premiers par leur propre feu. La véritable poésie est inséparable de la grandeur d'âme, des convulsions de la passion, de l'élévation des idées, de la chaleur qui atteste la vie dans l'oeuvre de l'esprit comme celle du coeur atteste la vie dans l'homme des sens. En mettant la main sur le coeur du vrai poëte, il faut le sentir battre, comme celui des héros, plus vite et plus fort que celui des autres mortels. La poésie est l'héroïsme de l'esprit et de l'âme. Boileau n'avait rien de ces dons ou de ces excès de nature qui font souvent mourir jeunes les grands poëtes, mais qui les font revivre éternellement dans leur nom et dans leurs chants. Ce n'était point un homme de chant; c'était un homme de chuchotement ingénieux et à voix basse, ou plutôt à peine était-ce un homme.
La nature ou un accident d'enfance, en lui refusant la virilité qui fait les grandes passions, les grands malheurs, les grandes gloires, lui avait aussi refusé cette puissance d'aimer qui est le tourment, mais aussi qui est la fécondité de l'âme. Quand ces grandes passions sont refusées à un homme, il faut se défier de lui. À défaut des grandes, il est réduit aux petites passions de la société: de l'envie, de la haine, de l'amour-propre, quelquefois de l'ambition et de l'intrigue, comme les Narsès de l'antiquité. Les infirmes naissent jaloux: c'est la loi de la nature; ils se vengent sur les êtres complets du malheur et de l'imperfection de leur être; leur consolation, c'est de ravaler ce qui les dépasse. Un sens de moins peut détruire toute l'harmonie d'une âme; une infirmité vicie souvent toute une existence. Si Boileau n'avait pas été maladif il n'aurait pas écrit des satires, et si lord Byron, de nos jours, n'avait pas été boiteux, il n'aurait pas écrit _Don Juan_, cette vengeance d'un esprit perverti par l'orgueil souffrant contre ceux qui marchent droit. Le malheur est souvent méchant, et cette méchanceté est la seule excusable; le coeur comprimé par une souffrance se dilate rarement pour aimer les hommes.