‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 64 sur 137 · IX

IX

Il y avait loin de là à ce Juvénal écrivant dans des intervalles de liberté sans frein, entre deux proscriptions ou entre deux tyrannies, pendant l'écroulement de Néron ou pendant l'interrègne de Domitien. Et écrivant où? au fond d'une solitude de Libye dans laquelle il avait été relégué pour expier un vers contre le pantomime Pâris, favori de l'empereur!

Si Boileau n'avait ni l'âme, ni le temps convenable pour égaler Juvénal, on voit par ses beaux vers sur ce poëte qu'il avait la corde de l'indignation aussi sonore que celle du Romain:

Juvénal, élevé dans les cris de l'école, Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole. Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités, Étincellent pourtant de sublimes beautés: Soit que, sur un écrit arrivé de Caprée, Il brise de Séjan la statue adorée; Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs, D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs; Ou que, poussant à bout la luxure latine, Aux portefaix de Rome il vende Messaline! .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Juvénal était le _Caton d'Utique_ des poëtes; Boileau pouvait bien admirer ce beau rôle, cette protestation héroïque contre la servitude et contre la corruption de Rome, mais il n'aspirait point à l'imiter. Il préférait le rôle d'adulateur décent d'un autre Auguste et d'ami d'un autre Mécène.

Il faut être juste envers lui; il n'y avait, depuis le cardinal de Richelieu, ni Tibère, ni Séjan, ni Néron à supplicier poétiquement en France; il n'y avait pas même lieu à ces orgies de style, dans le tableau des moeurs, dont Juvénal salit effrontément ses pages; peintures plus hideuses du vice que le vice lui-même! D'ailleurs la chasteté du langage heureusement introduit dans l'histoire et dans la poésie par une religion plus pudique, défendait à Boileau ces nudités de la chair, scandales de l'esprit comme des yeux. Le christianisme avait jeté un voile sur ces nudités. On s'étonne qu'aucun peuple civilisé ait pu supporter les cynismes de style de ce Juvénal. Ce n'étaient pas seulement les _hyperboles_, comme les appelle son imitateur, c'étaient les impudicités et les égouts de la langue.

À cela près, Juvénal, soit dans l'imprécation contre les vices, soit dans la peinture des vertus pures et douces qui font contraste aux horreurs de ces vices, était véritablement un écrivain de premier ordre dans la force comme dans la grâce. Il a même des sensibilités qu'on ne rencontre jamais dans le satiriste français, telles, par exemple, que ce tableau des mélancolies et des isolements de la vieillesse dans la dixième satire.

«Lors même,» dit-il dans ces beaux vers que Virgile n'aurait pas désavoués, «lors même que notre intelligence conserverait, dans l'âge avancé, toute la vigueur de l'âme, ne faut-il pas, hélas! mener les funérailles de ses enfants? contempler le bûcher qui consume les dépouilles d'une épouse longtemps aimée, ou celles d'un frère? ou porter dans ses mains des urnes pleines des cendres de nos soeurs? Cette douleur a été réservée à ceux qui vivent longtemps, que leur foyer, sans cesse décimé par de nouveaux trépas, condamne à vieillir dans une perpétuelle tristesse et sous des noirs vêtements de deuil! Le roi de Pylos, le vieux Nestor, si l'on en doit croire Homère, atteignit les années de la corneille dans une constance de félicité sans éclipse, heureux, selon le vulgaire, d'avoir ajourné la mort pendant tant de révolutions des jours, et d'avoir bu si souvent le jus nouveau du raisin qui coule du pressoir aux vendanges. Mais attendez un peu, et écoutez avec quelle amertume il accuse les lois du Destin et la lenteur des Parques à couper la trame de sa vie, quand il voit la chevelure de son cher Archiloque pétiller sous la flamme du bûcher funèbre!... Car il s'adresse à tous ses proches qui l'entourent et leur demande par quel crime il a mérité du sort le supplice d'une vie si prolongée. Ainsi Pélée, quand il pleurait son fils Achille enlevé à sa tendresse... Si, avant la subversion de sa ville de Troie, Priam fût descendu chez les ombres, Hector, son fils, aurait porté sur ses épaules et sur celles de ses autres frères le corps vénéré de son père, à travers les Troyennes gémissantes, dont les filles du vieillard, Cassandre et Polyxène, les vêtements déchirés, auraient commencé les sanglots funèbres! Hélas! que lui servirent ses longs jours? Il vit tout crouler autour de lui, et l'Asie renversée par le fer et par le feu. Alors, guerrier débile et chancelant, il dépose sa couronne pour prendre ses armes impuissantes, et succombe au pied de l'autel de Jupiter, tel qu'un boeuf vieilli qui tend à la hache de son maître un cou mince et décharné par le travail, pauvre animal devenu maintenant importun à son maître ingrat!»

«_Ab ingrato jam fastiditus aratro!_»

De tels vers sont bien supérieurs au style de la satire, et ils illustreraient les plus pathétiques épopées. Nous n'en trouverons pas de semblables dans le satiriste français.

Quelques aspirations touchantes aux délices simples de la vie des champs n'attestent pas moins, dans Juvénal, une âme altérée de la nature et de la retraite si chères aux poëtes.

«Si tu pouvais t'arracher aux spectacles du Cirque,» dit-il à son interlocuteur imaginaire, «tu pourrais te construire à _Sora_ ou à _Frosinone_ une maison convenable, à moindre prix que tu ne payes à Rome le loyer d'un réduit ténébreux; là tu aurais à toi un petit jardin, un puits peu profond, dont l'eau, tirée sans roue et sans corde, désaltérerait d'une facile ondée tes plantes naissantes et tendres. Vis là, amant de la bêche fourchue et possesseur d'un jardin cultivé de tes propres mains, dont les légumes puissent suffire au repas frugal de cent disciples de Pythagore! En quelque site, en quelque désert qu'il soit situé, c'est quelque chose de délicieux que de s'être fait le possesseur d'une habitation champêtre.»

Et ailleurs: «Un enfant rustique, sans autre parure que le vêtement nécessaire pour le préserver du froid, nous servira, dans des plats d'argile, des mets achetés au prix de peu de pièces de cuivre. Tu ne verras aucun de mes esclaves venu de Phrygie ou de Lycie à Rome. Tout ce que tu auras à leur demander, demande-le-leur simplement en latin. Ils sont tous vêtus uniformément, les cheveux coupés court, droits et peignés seulement avec soin aujourd'hui par respect pour mes convives. L'un est le fils de mon rude berger, l'autre de mon bouvier. Celui-ci soupire après sa mère, qu'il n'a pas revue depuis trop longtemps; triste, il regrette sa pauvre cabane et ses chameaux familiers. Il te versera du vin pressuré sur les montagnes où il est né et sur le penchant desquelles il folâtrait naguère, car le vin et celui qui le verse ont tous les deux la même patrie?»

Et ailleurs encore: «Une si petite terre nourrissait autrefois le père et toute la foule domestique de son domaine, au milieu de laquelle une épouse enceinte, assise sur le seuil, et quatre enfants, l'un fils de l'esclave, les trois autres du maître. Mais, après le repas des maîtres, un repas plus abondant attendait les frères aînés au retour de la vigne ou du sillon; la bouillie fumait pour eux dans les vastes chaudières de cuivre. Ô mes enfants! ne demandons à la charrue que le pain qui suffit à notre table. Vivez contents de ces cabanes et de ces collines agrestes! Celui-là ne fera rien de déshonnête qui ne rougit pas d'affronter les glaces avec des guêtres montant jusqu'aux genoux, et de braver la bise en retournant le poil de son manteau sur ses membres réchauffés.»