‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 70 sur 137 · XV

XV

C'est évidemment à cette tactique, presque légitime dans un jeune poëte sans patrons, que l'on doit attribuer les éloges réitérés de Boileau au maître des lettres comme des armes; car on ne voit dans le reste de la vie de cet homme austère aucune autre trace de bassesse et aucun penchant inné à la flatterie. S'il y en a dans ses épîtres à Louis XIV, c'est que ce roi était placé dans l'esprit de ses courtisans hors la loi mortelle et par ses poëtes hors de la vérité. Le censeur de son siècle débuta donc par une épître au roi. Cette épître était déjà une satire. Les vers à deux visages louaient le roi d'un côté, mordaient de l'autre les adulateurs ordinaires du prince.

Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse, Mais qui, seul, sans ministre, à l'exemple des dieux, Soutiens tout par toi-même et vois tout par tes yeux, Grand roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence, J'ai demeuré pour toi dans un humble silence, Ce n'est pas que mon coeur vainement suspendu Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû; Mais je sais peu louer. . . . . . . .

Je mesure mon vol à mon faible génie, Plus sage en mon respect que ces hardis mortels Qui d'un indigne encens profanent tes autels, Qui, dans ce champ d'honneur où le gain les amène, Osent chanter ton nom sans force et sans haleine, Et qui vont tous les jours d'une importune voix T'ennuyer du récit de tes propres exploits. .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire, Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire; Et ton nom, du Midi jusqu'à l'Ourse vanté, Ne devra qu'à leurs vers son immortalité. Ah! plutôt, sans ce nom, dont la vive lumière Donne un lustre éclatant à leur veine grossière, Ils verraient leurs écrits, honte de l'univers, Pourrir dans la poussière à la merci des vers! Pour chanter un Auguste il faut être un Virgile.

Toute la fin de cette épître est écrite avec la vigueur du style cornélien, avec la limpidité du style racinien, avec la propriété acérée du style de Molière. Boileau entremêle si habilement et si indissolublement les louanges du roi aux mépris contre les mauvais écrivains que l'enthousiasme emporte avec lui l'épigramme, et qu'il est impossible de supprimer une invective contre les poëtes de cour sans supprimer dans le même vers une magnifique apothéose du roi. Ce début, qui caressa délicieusement les oreilles de Louis XIV, valut du premier coup à Boileau l'amnistie de la cour sur tout ce qu'il pourrait écrire contre les rimeurs en crédit du temps. Il eut le privilége de ses satires. Louis XIV sentit qu'il fallait tout accorder à un jeune poëte qui se montrait si supérieur à ses rivaux, et qui dispensait d'une main si magistrale le dédain au mauvais goût, la gloire au grand règne.

Ajoutons que, dans cette même épître et toujours depuis, Boileau, capable de mépris, mais incapable d'envie, séparait Corneille, Racine, Molière, de la tourbe des écrivains mercenaires, et s'honorait de son admiration pour ces grands hommes comme de leur amitié pour lui. C'est là ce qui distingue le satiriste du libelliste, l'homme de goût du vil envieux.