XVII
La première de ses satires, qui suivit son _Épître au Roi_, n'est qu'une déclamation un peu vague, calquée d'Horace et de Juvénal et appliquée aux moeurs générales du temps. Beaucoup de vers en sont devenus proverbes; mais les proverbes, qui sont des images dans l'Orient, ne sont que des maximes en Occident. On peut être proverbial chez nous sans être poétique. C'est le don de Boileau, de Molière, de Voltaire, les plus spirituels des écrivains en vers, mais les moins véritablement poëtes. L'esprit suffit pour faire un proverbe; l'imagination et l'enthousiasme sont nécessaires pour écrire un vers de sentiment.
J'appelle un chat un chat et Rollet un fripon,
n'est qu'un mot cruel rédigé en douze pieds. La malignité de Boileau, qui ne rougit pas dans cette satire d'attaquer les mauvais poëtes jusque dans leur mauvaise fortune, lui fera reprocher éternellement cette insulte à l'indigence, restée proverbiale aussi, mais proverbiale contre son coeur:
Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échine, S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.
Ce n'était pas ainsi que Juvénal, son maître, parlait des indigences et des labeurs de l'esprit; dans ses plus mordantes invectives contre les fautes du talent, il laissait tomber une larme chaude sur les iniquités de la fortune. «Il est beau, il est légitime, s'écriait-il en deux vers pieux, de gagner le salaire de son génie par le travail de l'intelligence.» Boileau, dans ses vers, était d'autant plus inexcusable que déjà il recevait du roi une pension pour ses louanges précoces, et que son aisance poétique n'était pas encore le prix du travail, mais le salaire de la flatterie.
La seconde satire est adressée à Molière:
Rare et fameux esprit, dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine, Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts, Et qui sait à quel coin se frappent les bons vers!
Cette satire n'est qu'une charmante et piquante plaisanterie, pleine de ce qu'on appelait alors le sel attique ou la séve grecque, sur les difficultés de la rime dans le mètre français. Il cite à Molière, pour exemple de ces contradictions de la rime et du sens, une foule de circonstances où, cherchant à trouver le nom d'un homme de génie, la rime lui présente au bout du vers le nom d'un plat ou ridicule écrivain. Cette litanie de la sottise est entremêlée cependant de vers plus poétiques qu'épigrammatiques, dans lesquels on aime à retrouver quelques aspirations nonchalantes d'Horace à la paix et à l'obscurité des champs. Nous les citons, car de tels vers sont trop rares dans Boileau. Ils délassent de la méchanceté par le charme, ils détendent l'esprit, comme un air de flûte au milieu d'un aigre concert d'instruments aigus.
Ah! maudit soit celui dont la verve insensée Dans les bornes d'un vers enferma la pensée, Et, donnant à l'esprit une étroite prison, Voulut avec la rime enchaîner la raison! Sans ce métier, fatal au repos de ma vie, Mes jours pleins de loisirs couleraient sans envie; Mon coeur, exempt de soins, libre de passion, Sait donner une borne à mon ambition. Évitant des grandeurs la présence importune, Je ne vais point au Louvre adorer la fortune.
La satire sur le repas, presque entièrement imitée de Juvénal, ne se relève qu'à la fin par une salve d'épigrammes ironiques qui jaillissent comme la mousse d'un vin de dessert sur tous les noms des ennemis de Boileau.
Plusieurs ne sont que des discours en vers sur des généralités de morale, heureusement rimées, mais infiniment au-dessous des discours en vers de Voltaire, un des chefs-d'oeuvre de cet esprit universel. Celle sur la noblesse est une imprécation contre les inégalités de rang qui préludait de bien loin à la révolution française et que Louis XIV autorisait parce qu'il ne comprenait d'inégalité que pour le trône. À peine imprimerait-on de telles maximes de démocratie aujourd'hui. Boileau, Molière et Fénelon sapaient en pleine cour l'institution qui peuple les cours.
Que maudit soit le jour où cette vanité Vint ici de nos moeurs souiller la pureté! Dans les temps bien heureux du monde en son enfance, Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence, Chacun vivait content et sous d'égales lois; Le mérite y faisait la noblesse et les rois, Et, sans chercher l'appui d'une naissance illustre, Un héros de soi-même empruntait tout son lustre; Mais enfin par le temps le mérite avili Vit l'honneur en roture et le vice ennobli, Et l'orgueil, d'un faux titre appuyant sa faiblesse, Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse.
La satire sur les embarras des rues de Paris n'est qu'une boutade sans originalité, sans grâce et sans sel. Celle qui suit commence par de très-beaux vers sur le métier du satiriste:
Muse, changeons de style et quittons la satire; C'est un méchant métier que celui de médire; À l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal: Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal. Le poëte aveuglé d'une telle manie En courant à l'honneur trouve l'ignominie, Et tel mot, pour avoir réjoui le lecteur, A coûté bien souvent des larmes à l'auteur.
Celle sur l'avarice, à travers des banalités mesquines, a des accents de génie romain dans la bouche de Caton ou de Sénèque. La morale y est éloquente comme le drame. Ces vers, traduits de _Perse_, ne le cèdent pas au latin le plus ferme.
Le sommeil sur mes yeux commence à s'épancher. Debout! dit l'Avarice, il est temps de marcher! --Eh! laisse-moi!--Debout!--Un moment!--Tu répliques! --À peine le soleil fait ouvrir les boutiques. --N'importe, lève-toi!--Pourquoi faire, après tout? --Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout, Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre, Rapporter de _Goa_ le poivre et le gingembre. --Mais j'ai des biens en foule et je puis m'en passer! --On n'en peut trop avoir, et pour en amasser Il ne faut épargner ni crime ni parjure, Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure, Avoir plus de trésors que n'en perdit Galet, N'avoir dans sa maison ni meubles ni valet, Parmi des tas de blé vivre de seigle et d'orge, De peur de perdre un liard souffrir qu'on vous égorge. --Et pourquoi cette épargne enfin?--L'ignores-tu? Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu, Profitant d'un trésor en tes mains inutile, De son train quelque jour embarrasse la ville! --Que faire?--Il faut partir; les matelots sont prêts!
Pour quiconque a reçu le sens du style et du vers, ce dialogue égale Boileau aux plus grands artisans de la langue. Ici même ce n'est plus un artisan de la langue, c'est un poëte véritable. La verve latine enivre sa diction un peu froide.
Que faire?--Il faut partir; les matelots sont prêts!...
est une image interrompue qui emporte l'avare et le lecteur jusqu'aux extrémités de l'Océan, à la fortune ou à la mort.
La satire qu'il adresse ironiquement à son esprit, pour le gourmander sur sa manie de médire, est l'apogée de son talent de critique. Elle étincelle comme le fer chaud sous le marteau de forge, et chaque étincelle brûle le nom d'un de ses ennemis; mais elle est sans pitié et souvent sans justice. Ces beautés sont des crimes d'esprit qu'on ne peut admirer qu'en les déplorant, crimes brillants, mais inutiles, même au bon goût qu'ils prétendent venger; car le temps suffit seul à éteindre toutes ces fausses gloires. _Guarda e passa!_ Regarde et passe, est le seul mot à dire en passant ainsi en revue toutes les médiocrités et tous les engouements d'un siècle.
La dixième, contre les femmes, est une déclamation d'écolier qui ne mérite pas d'être lue. Il n'appartenait pas à un poëte sans passion de parler des femmes. Le seul juste jugement des femmes, c'est l'amour; qui ne les adore pas ne les connaît pas. Il me semble entendre un buveur d'eau parler de l'ivresse. Si on les juge par les vertus naturelles de leur sexe, on les divinise; si on les juge par les vices d'un très-petit nombre d'entre elles, on les calomnie et on les profane. Les vrais poëtes, comme les vrais héros, se reconnaissent à l'adoration qu'ils ont pour elles. Homère, Dante, Pétrarque, Milton, Racine, Byron ont tous donné à leurs poésies des noms de femmes. Andromaque, Béatrice, Laure, l'épouse et les filles de l'Homère anglais, les héroïnes innomées de l'auteur de Lara, célèbres sous les noms de _Médora_ ou de _Gulnare_, sont toutes des déifications de ce sexe outragé par Boileau. C'est une page à déchirer de ce livre où manquera éternellement la page du coeur. Ce crime contre l'amour porta malheur aux autres satires de Boileau. Dépourvu, dans celles sur l'_honneur_ et sur l'_équivoque_, de l'appui des anciens, qui n'avaient pas pu toucher à ces sujets tout modernes, il se traîna lourdement dans des banalités sans traces. Sa prose, péniblement rimée, n'eut rien du vers que son uniformité et sa monotonie.