XIX
Boileau avait trouvé au petit village d'Auteuil, alors isolé de Paris, l'abri que tout homme sensible ou las cherche au soir de sa vie.
Les simples paysages des collines de Paris et les délicieux loisirs des champes, savourés par un esprit nonchalant, sont retracés, dans l'épître à M. de Lamoignon, comme Horace retrace les collines de Tivoli et les heures paresseuses de sa vie encaissée dans son jardin à _Lucretile_.
Du lieu qui me retient veux-tu voir le tableau? C'est un petit village, ou plutôt un hameau, Bâti sur le penchant d'un long rang de collines, D'où l'oeil s'égare au loin dans les plaines voisines; La Seine, au pied des monts que son flot vient laver, Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever, Qui, partageant son cours par leurs vertes barrières, D'une rivière seule y forment vingt rivières. Tous ses bords sont couverts de saules non plantés, Et de noyers souvent du passant insultés. La maison du Seigneur, seule un peu plus ornée, Se présente au dehors de murs environnée. Le soleil en naissant la regarde d'abord, Et le mont la défend des outrages du nord. C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille Met à profit les jours que la Parque me file. Ici, dans ce vallon qui borne mes désirs, J'achète à peu de frais de solides plaisirs: Tantôt, un livre en main, errant dans les prairies, J'occupe ma raison d'utiles rêveries; Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi, Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui.
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Ô fortuné séjour! ô champs aimés des cieux! Que pour jamais, foulant vos prés délicieux, Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde, Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde!
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N'est-ce pas, dans la même langue et dans un autre esprit, la pathétique invocation de Phèdre à la fraîcheur des forêts, dans Racine:
Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts?
N'est-ce pas le vers savoureux d'oubli du poëte romain:
_Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ?_
Peut-on soutenir qu'un tel homme ne fut que le pédagogue des poëtes? Où trouvera-t-on de pareilles délices d'oreille en français? Et ces délices étaient des prémices, il ne faut pas l'oublier.
Écoutez comme il continue dans le même style:
Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré, Vit content de soi-même à l'ombre retiré! Que l'amour de ce rien qu'on nomme renommée N'a jamais enivré d'une vaine fumée!
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Il n'a point à subir d'affronts ni d'injustices, Et du peuple inconstant il brave les caprices.
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On le presse de produire encore; il répond
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Cependant tout décroît, et moi-même, à qui l'âge D'aucune ride encor n'a flétri le visage, Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois. Ma muse, qui se plaît dans leurs routes perdues, Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues!
Plus loin, seul contre tous, il prend courageusement corps à corps l'injustice du siècle envers Racine, son ami; il emprunte à l'auteur d'_Athalie_ son style pour terrasser l'envie qui rapetissait déjà le grand tragique. Il lui rappelle l'abandon dans lequel le siècle avait laissé mourir quelques jours avant Molière.
Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière, Pour jamais sous sa tombe eût enfermé Molière...
on ravala sa gloire comme la tienne, lui dit-il;
Mais sitôt que, d'un trait de ses fatales mains, La Parque l'eut rayé du nombre des humains, On reconnut le prix de sa muse éclipsée.
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Je soulève pour toi l'équitable avenir.
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