‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 76 sur 137 · XXI

XXI

C'est à ce badinage, selon nous, un peu profanateur de la poésie, que Boileau a dû sa plus grande popularité et qu'il la conserve. Nous voulons parler de son poëme héroï-comique du _Lutrin_. Jusqu'à cette oeuvre il avait été critique et modèle; critique toujours spirituel, modèle quelquefois accompli, mais là il fut véritablement poëte, toujours dans l'acception ingénieuse et tempérée du mot.

Les poëtes italiens jusqu'à l'Arioste; Tassoni, après lui, dans la _Sècchia rapita_, plaisanterie assez lourde et peu digne de sa renommée; le poëte anglais _Pope_, dans _la Boucle de cheveux enlevée_, hochet poétique d'une incomparable délicatesse de travail, avaient été les modèles de Boileau dans ce genre bâtard et corrompu de composition. Boileau lui-même, en autorisant par son _Lutrin_ ce faux genre, devait servir d'excuse à La Fontaine dans ses Contes, puis servir d'exemple au poëme burlesque et licencieux de Voltaire, _la Pucelle d'Orléans_; et Voltaire, à son tour, devait servir d'exemple à lord Byron dans son poëme moqueur et satanique de _Don Juan_. Ainsi la profanation de la poésie par le _burlesque_ devait corrompre une longue série de poètes et amener, d'excès en excès, La Fontaine à l'obscénité. Voltaire an scandale, Gresset à la puérilité, Byron au sacrilége. On ne ravale pas impunément le plus beau don de Dieu, la poésie, à des trivialités ridicules. On ne boit pas le vin de l'orgie dans le calice. La corruption du genre entraîne celle de l'esprit. Le burlesque est la mascarade d'une divinité.