XXIII
Mais s'il avait les légèretés et les élégances trop superficielles de l'esprit gaulois, il en avait aussi les qualités. C'était un esprit probe et droit, c'était de plus un coeur courageux et honnête. Sa constance dans ses amitiés pour Molière persécuté par les hypocrites de son temps, pour Racine abandonné par la faveur du roi, attestent en lui une de ces âmes fermes qui ne se laissent plier ni par la versatilité des partis, ni par la disgrâce des rois. L'_aura popularis_, ce vent de terre qui souffle dans la voile des grands hommes, tantôt pour les enfler, tantôt pour les déchirer dans leur course, n'existait pas pour lui. Il représentait ce qu'il y a de plus beau à représenter dans son temps: la postérité.
Son amitié était si fidèle et son goût pour les hommes d'élite était si sûr qu'il ne se trompa dans aucune de ses prophéties. Il promit la gloire durable à Corneille, à Racine, à Molière, à Bossuet. La postérité a tenu toutes les promesses qu'il avait faites d'avance en son nom à ses illustres amis. Il ne parle jamais en vers de La Fontaine, bien que ce fabuliste nonchalant fût un hôte assez assidu de son jardin d'Auteuil et un convive voluptueux de sa table. Il le regardait, dit-on, comme un enfant gâté du génie, mais comme un enfant noué qui ne grandirait pas au-dessus de la taille des enfants à la stature des vrais grands hommes. Les fanatiques sur parole de La Fontaine reprochent à Boileau cet oubli de l'auteur des Fables et des Contes; nous n'y voyons, nous, qu'une preuve de plus de l'exquise justesse de son jugement. La Fontaine avait des grâces enfantines de langue et des hasards heureux de poésie qui devaient engouer longtemps la France; mais les grâces enfantines s'évaporent avec la jeunesse et ne survivent pas longtemps à la maturité des peuples. La postérité veut des hommes faits, des coeurs virils, des âmes fortes. Boileau ne s'est pas trompé. Il ne s'est trompé que sur le Tasse et sur la littérature italienne, dont les vices le choquaient avec raison, mais dont il appréciait trop peu les chefs-d'oeuvre. Dante, le Tasse, Pétrarque, Arioste étaient pour lui des livres fermés; il ne pouvait juger ces grands esprits dont il ignorait la langue.