XXVIII
La France était jeune dans les lettres quand il parut; elle pouvait se jeter dans les excès de jeunesse et de séve, écarts antipathiques à son génie national, génie vrai, sensé, modéré, logique, délicat, génie qui avait besoin, comme la jeunesse, d'un instituteur sévère et un peu froid. Boileau fut pour sa littérature naissante cet instituteur, qui encouragea d'une main et qui émonda de l'autre sa séve surabondante. Peut-être l'émonda-t-il trop, nous ne le nions pas; mais remarquez cependant qu'il n'empêcha de naître et de grandir ni Molière, ni Corneille, ni Racine, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Pascal, ni surtout Voltaire, qui naissait à côté de lui, sur sa trace, et qui, avec un esprit mille fois plus original, plus indépendant et plus étendu, fut cependant, comme il l'avoue partout en s'en glorifiant lui-même, son disciple et son ouvrage dans le domaine de la langue, de la critique et du bon sens dans l'art d'écrire.
De tels services à la langue française, au bon sens et au bon goût, rendus en beaux vers par un bon esprit, ne pourraient être méconnus sans injustice ni oubliés sans ingratitude par la nation du bon sens, du bon esprit et du bon goût comme la France. Boileau a immensément contribué à lui conquérir et à lui maintenir incontestablement ces trois modestes mais solides supériorités sur les littératures des nations contemporaines.
La France n'avait pas, comme l'Italie, son _Dante_ gigantesque mais ténébreux, son _Tasse_ épique mais énervé, son _Machiavel_ robuste mais dépravé, son _Arioste_ accompli mais futile; elle n'avait pas, comme le Portugal, son _Camoëns_ grandiose mais trop latin; elle n'avait pas, comme l'Angleterre, son _Milton_ biblique mais monotone. Non, la France avait, avec son inexpérience, cette universelle aptitude qui allait lui donner, homme à homme, selon l'heure et selon le besoin, non pas la supériorité, mais la direction de l'esprit de l'Europe. Or, cette direction que la France allait donner dans les lettres, dans la philosophie, dans la science, dans la politique, dans les arts, dans le goût, à l'Europe, après Louis XIV, ce fut Boileau qui la donna le premier à la France.
N'est-ce rien? Homme de règle et de monarchie dans les lettres, Boileau sentit le besoin d'un gouvernement des lettres: il fonda le gouvernement du goût. C'est une des puissances de la France. Il ne faut donc pas s'étonner si dans le culte de Boileau il y a un peu de patriotisme français. Il fut un des fondateurs de cette monarchie du goût, qui fut d'abord française, et qui, grâce à l'unité de l'esprit humain qui se constitue de plus en plus en Europe, devient maintenant universelle.
LAMARTINE.
XVIIe ENTRETIEN.
5e de la deuxième Année.
LITTÉRATURE ITALIENNE.
DANTE.