‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 90 sur 137 · VII

VII

Mais, pendant que ce sombre proscrit, à _la taille haute et courbée, au visage long et pâle, à l'oeil voilé par la réflexion intérieure_, comme ses contemporains le décrivent, pendant que cet hôte des ennemis de sa patrie errait ainsi de ville en ville et de mers en forêts, regrettant sa maison rasée par son peuple, il couvait deux choses immortelles dans son front cave: sa gloire et sa vengeance. Ce n'était plus le poëte affadi et ingénieux de sa jeunesse; c'était le poète théologique, politique et _némésien_ de son âge avancé. L'adversité avait changé sa muse dans son sein; elle n'y avait laissé que son premier amour.

Cet amour, cependant, n'avait pas été le seul. Indépendamment de son mariage avec une fille d'une famille illustre de Florence, dont il avait eu sept enfants, Boccace confesse, dans l'histoire de sa vie, écrite sur les lieux et si peu d'années après la mort de Dante, que son héros et son poëte avait eu la faiblesse des héros et des poètes: un amour de la beauté poussé quelquefois jusqu'à la licence du coeur.

La négligence que Dante fit de sa femme après son exil, sa longue séparation sans retour et l'affectation avec laquelle il parle, dans ses oeuvres en prose, des inconvénients du mariage, appuient trop à cet égard les accusations de Boccace. Mais tout indique aussi que, si le Dante avait été plus que léger dans l'amour des sens, il avait été fidèle dans l'amour de l'âme. Le souvenir toujours renaissant de sa Béatrice, première et dernière apparition de la beauté céleste sous un voile mortel, l'obséda, tantôt délicieusement, tantôt douloureusement, jusqu'au dernier jour. Cette image le transformait tellement, en se présentant à lui à chaque pas de sa vie et à chaque mouvement de sa pensée, que, quand il voulut se consacrer entièrement à la philosophie théologique, muse sévère de son épopée, il éprouva le besoin de donner à cette philosophie et à cette théologie personnifiées le nom, la forme, le regard, la voix, la beauté de sa Béatrice. C'est ce qu'il avoue sans cesse lui-même dans ses sonnets et dans sa _Vita nuova_ (vie nouvelle), sorte de commentaire mystique écrit par lui-même de ses oeuvres et de sa pensée.

Mais sa grande inspiration ne soufflait pas encore en lui quand il écrivait ces sonnets et ces oeuvres en prose; elle ne souffla que dans l'exil, quand les événements, la guerre, la diplomatie, la politique et les passions civiles eurent fait silence, le soir, dans son âme. Alors, et alors seulement, il entendit toute la voix de son génie, étouffée jusque-là par les bruits de la terre. Il dessina son grand poème et il commença à l'écrire.

Ce poëme, c'était lui! Le poëte n'est-il pas toujours le sujet le plus vivant et le plus intéressant de tout poëme? Quels que soient les innombrables défauts de ce poëme épique du Dante dans la fable, on ne peut nier que ce ne fût, à l'époque où il vivait, et encore à la nôtre, le seul véritable texte d'une vaste épopée qui restât à chanter aux hommes. Il y eut dans la conception autant de génie vrai que dans l'exécution. J'aime à assister, par la pensée, à cette lente conception dans l'esprit de l'exilé de Florence. Je comprends comment il fut amené par la force et par la justesse de son esprit à chanter le monde invisible.

En effet, puisque l'étendue de son intelligence, l'élévation de son coeur, la fécondité de son imagination, la richesse des couleurs sur sa palette poétique portaient cet homme du treizième siècle à créer pour l'Italie et pour le monde un poëme épique, où pouvait-il trouver, dans l'histoire du moyen âge, depuis les empereurs romains jusqu'à lui, un sujet héroïque, national ou européen, d'épopée? Il n'y en avait plus sur la terre. Homère avait fait l'épopée des Grecs, Virgile avait fait celle des Latins; les places étaient prises. Le ciel païen, les héros fabuleux, l'Olympe, la terre, la mer, la guerre, les naissances et les chutes d'empires, la nature physique et la nature morale avaient été décrites et chantées par les poëtes prédécesseurs de l'époque chrétienne. Excepté les grandes invasions des Barbares, qui étaient venues, comme un reflux du Nord, submerger l'Italie, il n'y avait, dans l'histoire, aucune grande épopée héroïque à construire; mais cette épopée des Barbares, ruine et humiliation de l'Italie, il appartenait à des bardes du Nord, et non à des citoyens de la patrie conquise, de la chanter.--Nous la lirons bientôt ensemble.