‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 93 sur 137 · X

X

Je me plais à me rappeler encore, en ce moment, le lieu, le jour, l'heure où je conçus soudainement, dans ma pensée, le plan de cette épopée de l'âme, de l'âme suivie par le poëte dans ses pérégrinations successives et infinies à travers les échelons des mondes et ses existences d'épreuves.

C'était en Italie, à la fin de ma jeunesse. Je venais de passer un hiver à Naples, dans de vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de l'esprit et qui donnent à l'âme les mêmes angoisses que la croissance trop accélérée du corps donne aux sens. Une anxiété sourde et continue travaillait ma pensée; je n'étais bien à aucune place; ce ciel serein, ce beau soleil, cette mer éblouissante, ces collines élyséennes, le bruit de vie et de joie perpétuelle de ce peuple d'enfants, d'amoureux, de musiciens, de poëtes, fourmillant sur les plages de cette côte, après m'avoir tant charmé autrefois, m'étaient devenus presque fastidieux alors. Il y avait je ne sais quel contraste blessant entre la sérénité épanouie de cette race et la mélancolie maladive de mon esprit. Ce grand jour m'aveuglait en m'éblouissant. Je regrettais les brumes d'automne et les ténèbres humides des forêts de mon pays. L'Écosse et Ossian me seyaient mieux que _le Tasse_ et _Sorrente_. Je lisais alors précisément les documents les plus détaillés de la vie du Tasse; la lecture de ces documents, tout remplis de preuves de sa folie, obsédait mon imagination et m'imprimait je ne sais quelle terreur. J'avais cependant l'esprit aussi juste que le corps sain; mais j'étais malade d'un poëme que je voulais enfanter sans avoir eu encore la force de conception nécessaire à cet enfantement.

Pour me soulager de cette obsession d'un mal inconnu et pour retremper mes nerfs irrités dans un air moins imprégné de sel et de soufre que l'air de la mer et du Vésuve, je cédai au conseil du vieux _Cottonio_, l'Esculape presque séculaire de Naples, et je partis pour Rome.