‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 100 sur 194 · XVII

XVII

Je venais de publier l'_Histoire des Girondins_. Accoutumé aux alternatives presque régulières de gloriole et de revers qui marquent la carrière des poëtes, des écrivains, des politiques, je doutais encore du succès de l'_Histoire des Girondins_. La publication datait à peine de trois jours quand je reçus une lettre très-inattendue de Béranger.

Cette lettre, la première que je décachetais depuis la publication du livre, respirait un enthousiasme grave et profond qui faisait encore vibrer le papier sous la main du patriote. Elle était longue; elle contenait des maximes et des considérations d'homme d'État; elle me prophétisait je ne sais quelles destinées grandioses trompées depuis. J'ai encore cette lettre; je la chercherai à loisir dans l'innombrable archive d'opinions diverses que trente ans de littérature, de tribune, de politique, ont accumulée dans mes portefeuilles, et je la donnerai aux éditeurs de la correspondance de Béranger.

J'avoue que cette lettre de l'oracle du passé, qui pouvait bien être aussi l'oracle de l'avenir, me fut une satisfaction de coeur et d'esprit supérieure à tout le retentissement de cette histoire. Les hommes de génie ont l'oreille fine, ils entendent de loin venir la postérité; on peut se fier à eux quand ils parlent pour elle.

Cette lettre de Béranger sur les _Girondins_ me rappela tout à coup une lettre de M. de Talleyrand sur les _Méditations poétiques_, lettre plus étonnante encore et plus littérairement prophétique. Les _Méditations_ avaient paru le soir du 13 mars 1820. Le lendemain matin, à mon réveil, on m'apporta une lettre du prince de Talleyrand à une femme de ses amies, qui lui avait prêté le livre la veille. Ce billet était daté de cinq heures du matin; le prince, que l'on aurait supposé si peu susceptible d'une impression poétique et d'une insomnie littéraire, disait à son amie «qu'il n'avait pas dormi avant d'avoir lu le volume, et qu'un poëte était né cette nuit.»

M. de Talleyrand et Béranger, deux hommes si semblables d'esprit, si divers de caractères, parrains de mon avenir!... Je fus frappé et je le suis encore; je fus même tenté de croire à leur don prophétique. Je n'y crois plus: toutes mes gloires ont menti, ainsi que toutes mes fortunes; mais je croirai toujours à leur amitié.