‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 113 sur 194 · XXX

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Dans ces dernières années il s'était tellement rapproché de moi que nous passions rarement deux jours sans nous voir; c'était tantôt chez moi, au milieu du jour, lorsque les affaires, les travaux ou les tristesses me retenaient forcément dans ma chambre d'angoisse; tantôt chez lui, à l'heure où le tumulte des rues de Paris rend plus intime et plus recueilli l'entretien deux à deux au coin du feu d'un solitaire; tantôt dans les allées désertes alors du bois de Boulogne, où les paroles tombaient çà et là et à demi-voix de sa bouche comme les feuilles jaunies sous le vent d'automne.

Ah! que ces arbres de la longue avenue de marronniers qui mène de la porte Maillot au château de Madrid, que j'habitais alors, ont entendu de belles choses! Quand Béranger, s'arrêtant tout à coup comme saisi au pan de sa redingote par quelque main invisible, et prenant à deux mains son gros bâton de bois blanc à pommeau d'ivoire, il dessinait sur le sable des figures inintelligibles, tout en dissertant avec une éloquence rude, mais fine, sur les plus hautes questions de religion, de philosophie ou de politique!

Ces dissertations étaient en général mêlées d'anecdotes qui les rendaient vivantes. «Voilà, me disait-il, ce que je conseillais à mon ami Laffitte; voilà ce que je confiais à Manuel, l'homme que j'ai le plus aimé parce qu'il a été, selon moi, le plus désintéressé, le plus calomnié et le plus salarié d'ingratitude; voilà ce que j'essayais de faire comprendre à Chateaubriand, que j'aimais par admiration littéraire et dont j'avais eu la niaiserie de prendre l'amitié au sérieux, lui qui n'aimait de moi que son plaisir et ma popularité; voilà ce que je répétais vainement à ce grand enfant de Lamennais, qui voyait partout des trappes et des traîtres de mélodrame!»