XXXV
La mort récente de la compagne de sa vie jeta une ombre visiblement plus grave sur sa physionomie. Je le vis le lendemain de cette perte: il n'affecta point un de ces deuils qui refusent d'être consolés. Il sentait que l'heure naturelle des départs était arrivée pour tous les deux, et que les douleurs qui finissent la vie ne peuvent pas être déplorées comme celles qui les commencent. «Cette pauvre Judith,» me disait-il en essuyant ses yeux encore humides de la matinée des funérailles, «cette pauvre Judith me précède de peu dans le voyage. J'aurais regretté qu'elle m'eût survécu, infirme et isolée comme elle était! Je serais mort avec des angoisses sur son sort, et tout est pour le mieux. Je vais faire mes préparatifs afin que le peu que je laisserai en m'en allant ne soit pas perdu pour ma pauvre famille.
«Vous ne le croiriez pas, mon ami,» ajouta-t-il avec un accent de tendresse qui vibre encore dans mon oreille, «vous ne croiriez pas que ce qui m'inquiète le plus maintenant, c'est vous! Où en êtes-vous de vos lourdes affaires? J'en suis plus tourmenté que de mon propre sort! Je songe à vous le jour et la nuit.» Je le remerciai et je le rassurai en lui affirmant que, si la Providence me laissait encore quelques heures de travail avant le soir, j'étais sûr de suffire à tout et de ne laisser personne dans la peine ou dans l'embarras après moi, et j'entrai avec lui dans quelques détails de coin du feu. «Ah! que vous me faites de bien!» reprit-il en me serrant la main dans ses deux mains. «Je m'en irai plus content si je vous laisse, vous et ce qui vous appartient, dans le repos et dans la sérénité des derniers jours.»