‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 128 sur 194 · V

V

Après l'avoir traversée dans un bac, on roule rapidement dans une plaine aride et rocailleuse, sous les coteaux chargés de vignobles et de maisons blanches du beau village d'Ambérieux; puis la plaine s'étrangle et s'assombrit entre deux hautes chaînes de montagnes, et on pénètre avec une secrète terreur dans les gorges célèbres de Saint-Rambert. C'est la frontière de la petite province du Bugey, dont Belley était la capitale.

Là, tout prend un caractère sauvage, âpre et presque sinistre. Les deux chaînes de montagnes se rapprochent comme si elles voulaient se confondre et fermer hermétiquement la route au voyageur. Leurs ombres noires et humides, assombries encore par le reflet des sapins qui les couvrent, impriment une imposante mélancolie à l'âme. Ces montagnes ne sont bientôt plus séparées que par un petit torrent étroit et encaissé entre les murailles du rocher. Cette rivière s'appelle l'Albarine; elle écumait déjà ainsi du temps des Romains, qui lui ont donné ce nom emprunté à la blancheur de cette écume. Elle remplit la gorge d'un bruit tantôt caverneux, tantôt gai comme le gazouillement de milliers d'oiseaux invisibles qui empêche le voyageur de s'entendre.

Elle s'enfonce et disparaît en petites cascades dans les cavités invisibles de son lit, puis elle reparaît en nappe scintillante où tremblent les rayons brisés du soleil à travers les larges feuilles des aunes. Elle semble jouer avec le passant, causer avec lui et l'égayer par mille caprices, comme pour l'empêcher de sentir la longueur du chemin.

La petite ville de Saint-Rambert, noire comme une usine, est bâtie si à l'étroit sur ses deux bords que, dans certains endroits, l'Albarine, traversée et retraversée par de petits ponts de bois, lui sert de rue.