XIII
Et ceux-ci de _la Nuit d'août_. Il répond à la muse qui lui reproche de ne plus chanter.
Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore Sur la branche où ses oeufs sont brisés dans le nid; Puisque la fleur des champs entr'ouverte à l'aurore, Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore, S'incline sans murmure et tombe avec la nuit;
Puisque au fond des forêts, sous les toits de verdure, On entend le bois mort craquer dans le sentier, Et puisque en traversant l'immortelle nature, L'homme n'a su trouver de science qui dure, Que de marcher toujours, et toujours oublier;
Puisque, jusqu'aux rochers, tout se change en poussière; Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain; Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre; Puisque sur une tombe on voit sortir de terre Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain;
Ô muse! que m'importe ou la mort ou la vie? J'aime, et je veux pâlir; j'aime, et je veux souffrir; J'aime, et pour un baiser je donne mon génie; J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie Ruisseler une source impossible à tarir.
Et ceux-là de _la Nuit d'octobre_ où le poëte s'est souvenu trop amèrement de l'inconstance de la femme qu'il a aimée la première, et où la muse le félicite d'avoir enfin pleuré:
Poëte, c'est assez. Auprès d'une infidèle Quand ton illusion n'aurait duré qu'un jour, N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d'elle; Si tu veux être aimé, respecte ton amour. Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui, Épargne-toi du moins le tourment de la haine; À défaut du pardon laisse venir l'oubli. Les morts dorment en paix dans le sein de la terre; Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints. Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière; Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains. Pourquoi, dans ce récit d'une vive souffrance, Ne veux-tu voir qu'un rêve et qu'un amour trompé? Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence, Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frappé? Le coup dont tu te plains t'a préservé peut-être, Enfant; car c'est par là que ton coeur s'est ouvert. L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, Et nul ne se connaît, tant qu'il n'a pas souffert. C'est une dure loi, mais une loi suprême, Vieille comme le monde et la fatalité, Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême, Et qu'à ce triste prix tout doit être acheté. Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée; Pour vivre et pour sentir l'homme a besoin des pleurs. La joie a pour symbole une plante brisée, Humide encor de pluie et couverte de fleurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Est-ce qu'il n'y a pas véritablement une poésie moderne, se demande-t-on après avoir lu ces pages délicieuses de mélancolie? Est-ce qu'Ovide, Anacréon, Tibulle, Properce, Bertin, Parny, ont de telles profondeurs dans le sentiment?
Ah! que je me reproche cruellement aujourd'hui de n'avoir pas connu le coeur d'où coulaient de pareils vers, moi vivant! je ne les lis qu'aujourd'hui, et le coeur d'où ils ont coulé ne bat plus. Il est trop tard pour l'aimer. Mais il n'est pas trop tard pour s'extasier de regret et d'admiration devant ces chefs-d'oeuvre.