‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 135 sur 194 · XII

XII

Tel était l'homme à qui ses supérieurs avaient assigné le rôle, importun sans doute, de me conduire, pour ma santé et pour la sienne, à travers les plus beaux sites de cette pittoresque contrée. Il n'y avait pas de guide plus mal choisi pour faire voir la belle nature, car lui-même ne voyait que son livre. Cette prodigieuse contention d'une pensée unique, dans un homme qui n'a certainement pas eu une heure de détente ou de délassement dans sa vie, ne devait cependant pas abréger ses jours, car il y a très-peu de temps que j'ai reçu une lettre d'un de ses neveux qui me recommandait quelque chose ou quelqu'un en son nom. Cette lettre me disait que le saint vieillard ne m'écrivait pas lui-même, parce qu'il pensait que les opinions et les événements avaient élevé trop de barrières entre lui et moi. Il se trompait bien: les opinions et les événements ne prescrivent pas contre les devoirs du coeur. Quelques mois après, son neveu m'écrivit de nouveau pour m'apprendre la mort de son oncle; il avait vécu, ou plutôt il avait pensé et prié jusqu'au delà de quatre-vingts ans; pur esprit qui ne laissait pas une pensée à la terre: elle n'avait été pour lui qu'un marche-pied de son autel. La seule dépouille qu'il y laissa était son manteau de prêtre et sa pincée de cendres.

Revenons à nos courses silencieuses dans les gorges du Bugey.