XVI
C'était en 1840, au moment où la politique agitatrice et guerroyante du ministère français, qu'on appelait le ministère de la _coalition_, menaçait, sans vouloir frapper, tous les peuples de l'Europe, pour soutenir, sans aucun intérêt pour la France, un pacha d'Égypte, révolté contre son souverain, le plus étrange caprice de guerre universelle sur lequel on ait jamais soufflé pour incendier l'Europe. L'Allemagne, menacée comme le reste du continent, sentait raviver, non sans cause, ses vieilles animosités nationales contre nous. Un de ses poëtes, nommé Becker, venait de publier un chant populaire et patriotique qui retentissait dans tous les coeurs et dans toutes les bouches sur les deux rives du Rhin.
«Ils ne l'auront pas, notre Rhin allemand, tant que les ossements du dernier des Germains ne seront pas ensevelis dans ses vagues.»
Musset répondit à ces strophes brûlantes et fières par des strophes railleuses et prosaïques auxquelles l'esprit national (dirai-je esprit, dirai-je bêtise) répondit par un de ces immenses applaudissements, que l'engouement prodigue à ses favoris d'un jour, engouement qui ne prouve qu'une chose: c'est que le patriotisme n'était pas plus poétique qu'il n'était politique en France en ce temps-là.
Nous l'avons eu, votre Rhin Allemand. Il a tenu dans notre verre.
Nous l'avons eu, votre Rhin Allemand. Si vous oubliez votre histoire, Vos jeunes filles, sûrement, Ont mieux gardé notre mémoire; Elles nous ont versé votre petit vin blanc, etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'avoue que ces strophes me parurent au-dessous de la dignité comme du génie de la France.
Les ailes de l'aigle ne seyaient pas à ce rossignol. Je combattais alors de toutes mes forces à la tribune la coalition soi-disant parlementaire, et la guerre universelle pour la cause d'un pacha parvenu. J'écrivis dans une heure d'inspiration, la _Marseillaise de la paix_, seule réponse à faire, selon moi, à l'Allemagne justement offensée par nos menaces.
Roule libre et paisible entre tes larges rives, Rhin, Nil de l'Occident, coupe des nations, Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives Emporte les défis et les ambitions.
Il ne tachera plus le cristal de ton onde Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain; Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde, Ces ponts qu'un peuple à l'autre étend comme une main; Les bombes et l'obus, arc-en-ciel des batailles, Ne viendront plus s'éteindre en sifflant sur tes bords; L'enfant ne verra plus du haut de tes murailles Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles Ni sortir des flots ces bras morts.
Ce ne sont plus des mers, des Alpes, des rivières Qui bornent l'héritage entre l'humanité: Les bornes des esprits sont leurs seules frontières: Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux regards éblouis; Chacun est du climat de son intelligence. Je suis concitoyen de tout homme qui pense; La vérité c'est mon pays. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Amis! voyez là-bas!--la terre est grande et plane, L'Orient dépeuplé s'y déroule au soleil, L'espace y lasse en vain la lente caravane La solitude y dort son immense sommeil! Là des peuples taris ont laissé leurs lits vides, Là d'empires poudreux les sillons sont couverts, Là, comme un stylet d'or, l'ombre des Pyramides Mesure l'heure morte à des sables arides Sur le cadran nu du désert! Allez-y, etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ces vers que je relis aujourd'hui avec plus de satisfaction d'artiste qu'aucun des vers politiques que j'aie écrits, pâlirent complétement devant le _petit verre_ et le _petit vin blanc_ des strophes de Musset. Je fus déclaré un rêveur et lui un poëte national: la _Marseillaise de la paix_ ne se releva qu'après la chute de la coalition parlementaire. On voulait un refrain de caserne, on bafoua la note de paix.
Ces vers de Musset, les seuls que je connusse de lui, me confirmèrent malheureusement dans le préjugé que j'avais de la médiocrité lyrique de ce jeune homme.
Ce fut quelques années après, qu'étant seul et de loisir, un soir d'été, sous un chêne de ma retraite champêtre de Saint-Point, un petit berger qui me cherchait dans les bois, pour m'apporter le courrier de Paris, me remit dans la main un numéro de Revue littéraire. Ce numéro contenait l'épître _de Musset à Lamartine_. Je la lus non-seulement avec ravissement, mais avec tendresse; je pris un crayon dans ma poche, j'écrivis, sans quitter l'ombre du chêne, les premiers vers de la réponse que je comptais adresser à cet aimable et sensible interlocuteur. Ces vers les voici:
À M. DE MUSSET.
1840.
Maintenant qu'abrité des monts de mon enfance Je n'entends plus Paris, ni son murmure immense Qui, semblable à la mer, sur un cap écumant Répand loin de ses murs son retentissement; Maintenant que mes jours et mes heures limpides Résonnent sous la main comme des urnes vides, Et que je puis en paix les combler à plaisir De contemplations, de chants et de loisir; Qu'entre le firmament et mon oeil qui s'y lève Aucun plafond jaloux n'intercepte mon rêve, Et que j'y vois surgir ses feux sur les coteaux, Comme de blanches nefs de l'horizon des eaux; Rassasié de paix, de silence et d'extase, Le limon de mon coeur descend au fond du vase; J'entends chanter en moi les brises d'autrefois, Et je me sens tenté d'essayer si mes doigts Pourront, donnant au rhythme une âme cadencée, Tendre cet arc sonore où vibrait ma pensée. S'ils ne le peuvent plus, que ces vers oubliés Aillent au moins frémir et tomber à tes pieds!
Enfant aux blonds cheveux, jeune homme au coeur de cire, Dont la lèvre a le pli des larmes ou du rire, Selon que la beauté qui règne sur tes yeux Eut un regard hier sévère ou gracieux; Poétique jouet de molle poésie, Qui prends pour passion ta vague fantaisie, Bulle d'air coloré dans une bulle d'eau Que l'enfant fait jaillir du bout d'un chalumeau, Que la beauté rieuse avec sa folle haleine Élève vers le ciel, y suspend, y promène, Pour y voir un moment son image flotter, Et qui, lorsqu'en vapeur elle vient d'éclater, Ne sait pas si cette eau, dont elle est arrosée, Est le sang de ton coeur ou l'eau de la rosée; Émule de Byron, au sourire moqueur, D'où vient ce cri plaintif arraché de ton coeur? Quelle main, de ton luth en parcourant la gamme, A changé tout à coup la clef de ta jeune âme, Et fait rendre à l'esprit le son du coeur humain? Est-ce qu'un pli de rose aurait froissé ta main? Est-ce que ce poignard d'Alep ou de Grenade, Poétique hochet des douleurs de parade, Dont la lame au soleil ruisselle comme l'eau, En effleurant ton sein t'aurait percé la peau. Et, distillant ton sang de sa pointe rougie, Mêlé la pourpre humaine au nectar de l'orgie? Ou n'est-ce pas plutôt que cet ennui profond Que contient chaque coupe et qu'on savoure au fond Des ivresses du coeur, amère et fade lie, Fit détourner ta lèvre avec mélancolie. . . .
J'en étais là, quand le son de la corne du pâtre qui rassemble les vaches pour les ramener à l'étable se fit entendre dans la prairie au bas des chênes, et me rappela moi-même au foyer où j'étais attendu. Je jetai ces vers ébauchés dans un tiroir de ma table pour les achever le lendemain; mais il n'y eut point de lendemain; un événement politique inattendu me rappela soudainement à Paris; le courant des affaires et des discussions de tribune emporta ces pensées avec mille autres; les beaux vers d'Alfred de Musset restèrent sans réponse et s'effacèrent de ma mémoire. Ce ne fut que cinq ou six ans après que, rouvrant par hasard à Saint-Point un tiroir longtemps fermé, je relus ce commencement de réponse, et que, me repentant de mon impolitesse involontaire, je résolus de la compléter; mais il y avait apparemment ce qu'on appelle un guignon entre Musset et moi, car un nouvel incident m'arracha encore la plume de la main, et dans mon impatience d'être ainsi interrompu, je me hâtai de coudre à ce commencement un mauvais lambeau de fin, sans qu'il y eût ni milieu, ni corps, ni âme à ces vers: aussi restèrent-ils ce qu'ils sont dans mes oeuvres, aussi médiocres et aussi indignes de lui que de moi-même. Je rougis en les relisant de les avoir laissé publier.