‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 190 sur 194 · XX

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«La fidèle Euryclée, sa servante favorite, console sa maîtresse. Pénélope se couche enfin et rêve à son fils.»--«Hélas! quel autre rêve visite les mères quand leurs fils sont absents ou exposés aux dangers de la vie?» dit ici la nôtre.

Nous lûmes ainsi jusqu'à la fin du sixième chant les aventures d'Ulysse. Peu d'observations interrompirent ces chants, moins faits pour des enfants que pour la populace crédule, jusqu'au passage où Nausicaa, la fille du roi Alcinoüs, sauve Ulysse dans l'île des Phéaciens. Mais ici notre mère, retrouvant toutes les naïvetés du ménage antique restées les usages du ménage moderne dans notre vie rurale, redoubla d'intérêt dans sa voix et redoubla notre attention par la sienne.

«Écoutez bien, nous dit-elle, la description d'un tableau de ménage dont vous êtes si souvent témoins, ici même, au bord de l'étang où on lave le linge, sans vous être douté qu'une lessive faite par nos servantes pouvait être un des plus ravissants tableaux de poëme qui ait jamais été écrit par les hommes. Alors elle lut ces vers immortels:

«Nausicaa, dit Minerve invisible à l'esprit de la fille d'Alcinoüs à son réveil, que votre mère vous a donc faite paresseuse! Vos plus belles robes restent négligées dans vos coffres; cependant le jour de votre mariage approche, et vous devez vous orner de vos plus belles parures, et même en offrir à votre époux. C'est par de tels soins que vous acquerrez une bonne renommée parmi les hommes; votre père et votre mère s'en glorifieront avec joie. Dès que brillera l'aurore, allons donc ensemble au lavoir, où je vous accompagnerai pour vous aider, afin que tout se fasse plus vite; car maintenant, songez-y, vous n'avez pas longtemps à rester vierge; les plus riches d'entre les Phéaciens vous recherchent en mariage, parce que vous êtes d'une illustre origine. Ainsi donc, dès demain matin, engagez votre noble père à faire préparer les mules et le char pour transporter vos ceintures, vos voiles, vos superbes mantes. Il vous est plus séant d'aller ainsi qu'à pied, car les lavoirs sont éloignés de la ville...»

«Nausicaa, frappée de ce songe, se lève... Elle trouve son père et sa mère retirés dans l'intérieur de leur appartement. La reine, sa mère, assise auprès du foyer, filait une laine couleur pourpre au milieu de ses servantes...

--«Mon père chéri, dit Nausicaa, ne me ferez-vous point la grâce d'ordonner qu'on me prépare un chariot magnifique aux roues arrondies, pour que j'aille laver dans le fleuve les beaux vêtements de la maison qui sont couverts de poussière? Il vous convient à vous-même, lorsque vous assistez au conseil avec les premiers citoyens, que vous soyez vêtu d'habits éclatants d'une grande propreté. D'ailleurs vous avez cinq fils dans vos demeures: deux sont mariés, mais les trois plus jeunes ne le sont pas encore, et ceux-là veulent toujours des vêtements nouvellement blanchis quand ils se rendent aux assemblées où l'on danse, et c'est sur moi que ces soins reposent... Par pudeur elle ne parla pas à son père du doux mariage; mais Alcinoüs, pénétrant toute la pensée de sa fille, lui répondit: Mon enfant, je ne vous refuserai ni mes mules ni autre chose. Allez! mes serviteurs vous prépareront un char éclatant, aux roues arrondies, et pourvu d'un coffre solide.

«Les serviteurs obéissent; les uns sortent de la remise le rapide chariot, les autres amènent les mules et les rangent sous le joug. La jeune fille apporte de sa chambre une riche parure et la place sur le char éclatant. Sa mère dépose dans une corbeille des mets savoureux de toute espèce et verse le vin dans une outre de peau de chèvre. La jeune fille monte sur le char, et la reine lui donne une essence liquide contenue dans une fiole d'or pour se parfumer après le bain, ainsi que les femmes qui l'accompagnent. Nausicaa saisit le fouet et les rênes blanches, et touche les mules pour les exciter à partir. On entend le bruit de leurs sabots sur le sol; sans se ralentir, elles courent, emportant le linge et la princesse accompagnée de ses servantes.

«Bientôt elles arrivent dans le limpide courant du fleuve. C'est là qu'étaient creusés de larges lavoirs où coulait avec abondance une eau pure propre à nettoyer les vêtements, même les plus souillés. Elles détellent les mules et les laissent en liberté, près du fleuve rapide, brouter les gras pâturages; puis de leurs mains elles tirent du chariot le linge et le plongent dans l'onde; elles le foulent à l'envi dans ces profonds bassins. Après l'avoir bien lavé et en avoir détaché toutes les souillures, elles l'étendent sur la plage dans un endroit sec et recouvert de cailloux nettoyés par le flot de la mer quand il écume. Après s'être baignées et parfumées de l'essence onctueuse, elles prennent leur repas sur les rives du fleuve pendant que le linge sèche aux rayons du soleil.»

--«Ne dirait-on pas, s'écria notre mère, qu'Homère avait suivi cent fois les laveuses à l'étang pour les voir fouler le linge, l'étendre sur les pierres, dîner sur l'herbe et danser le soir autour du chariot qui rapporte la lessive blanchie à la maison? Vous-mêmes trouvez-vous ici un seul détail de ménage ou de la maison qui manque au tableau, depuis la demande timide de la jeune fille, qui se fait une fête de cette journée passée avec ses compagnes au bord de l'eau courante, jusqu'au chariot où l'on entasse le linge, le pain, le vin, les provisions du repas, jusqu'au savon onctueux et parfumé pour s'oindre elles-mêmes après l'ouvrage, et jusqu'aux danses, le soir, à la lune, ici, sous les peupliers?»

Nous battions des mains de plaisir à ces ressemblances, et nous nous demandions comment on pouvait faire un livre divin avec le tableau fidèle d'une lessive à la campagne? «Il est divin parce qu'il est fidèle, disait notre père. Les livres ne sont que des miroirs de paroles au lieu d'être des miroirs de verre: si le miroir est limpide, il réfléchit avec un charme égal une chaumière ou un palais, une montagne ou un brin d'herbe, le coeur d'une reine ou le coeur d'une laveuse; car le charme est dans la vérité.--Et la vie aussi, dit notre oncle. Voyez comme tout est vivant dans ce tableau d'Homère, parce qu'il n'y a omis aucun des détails qui vivifient le tableau.--D'ailleurs il est bien choisi, ajouta notre mère, car je connais peu de scènes, à la campagne, plus animées, plus gaies et plus pittoresques que la conduite du linge de la famille par le char à mules ou à boeufs au lavoir, que les jeunes filles aux bras et aux jambes nues foulant le linge dans l'écume bleue du ruisseau azuré par le savon, et que les draps blancs étalés sur les arbustes du pré comme des tentes où le vent s'engouffre, en y faisant pleuvoir les fleurs d'églantier ou d'aubépine.»