XXIV
«Ulysse à cet aspect s'arrête sous un poirier et répand des larmes; puis il aborde le vieillard.--Ô vieillard! lui dit-il, vous ne semblez pas inhabile dans l'art du jardinage et dans le soin de ce jardin, car il n'est ici aucune plante, ni le figuier, ni la vigne, ni l'olivier, ni le poirier, ni les planches de légumes, qui ne soit bien entretenue. Toutefois, ne vous fâchez pas contre moi, vous ne prenez pas un soin égal de vous-même; vous êtes à la fois abattu par la vieillesse, par une coupable négligence et par la sordidité de vos vêtements. Cependant vos traits et votre stature ne sont point d'un pauvre esclave; au contraire, vous avez l'apparence d'un roi; vous ressemblez à l'homme riche qui, lorsqu'il s'est baigné, qu'il a mangé, se repose paresseusement dans son jardin. Tel est le juste partage des vieillards...» La reconnaissance a lieu; Ulysse se nomme; Laërte cependant hésite encore et veut quelques preuves de plus de l'identité de son fils avec l'étranger.
«Eh bien! je vais vous désigner tous les arbres que dans ce riche verger vous m'avez donnés jadis lorsqu'étant encore enfant, et accompagnant vos pas ici, je vous demandai de m'en donner pour moi tout seul: treize poiriers, dix pommiers, quarante figuiers. Vous me promettiez encore de me donner cinquante rangées de vigne, dont chaque cep était chargé de grappes!...»
Le vieillard à ces mots sent son coeur et ses genoux défaillir; il jette ses deux bras autour de la tête d'Ulysse, son fils!...
Nous aurions écouté sans fin et sans lassitude pendant dix étés de suite un si délicieux poëme, si Homère, par la voix de notre jeune mère, avait continué à raconter ainsi; mais le poëme finit avec les beaux jours.
Depuis je l'ai relu cent fois à voix basse, en mettant au récit, dans ma pensée, les inflexions de voix de cette femme antique plus naïve que Nausicaa, plus laborieuse qu'Euryclée, plus reine, plus femme, plus mère que Pénélope! Ah! c'est ainsi que l'_Odyssée_ doit être lue pour que tout son charme coule des lèvres dans l'intelligence et dans le coeur; c'est le poëme des mères de famille, des époux, des épouses, des aïeuls, des fils, des petits-enfants! c'est l'évangile de la vie rurale: l'esclave et le maître y sont égaux devant la poésie et devant la nature. Ce n'est pas seulement le plus beau poëme de paysage qui existe dans toutes les langues; c'est le cours le plus complet, le plus vivant et le plus familier de morale qui ait jamais été chanté aux hommes depuis l'origine du monde. Que celui qui nie la poésie lise l'_Odyssée_, et, s'il n'est pas converti au génie d'Homère, qu'il soit maudit de tous ceux qui ont une imagination et un coeur! Il peut être un géomètre et un janséniste, il n'est ni un philosophe ni un homme. Il n'a reçu de Dieu ni le sens de la nature, ni le sens de la famille, ni le sens de la vertu.
Non ragionam di loro ma guarda e passa!
Quant à moi, aucune langue ne rendra jamais mon admiration et ma piété pour Homère, et, s'il y avait sur la terre quelque ordre de créature intermédiaire entre la divinité et l'humanité, je dirais: Homère est de cette race divine. Il y a trop de grandeur et d'infini dans son oeuvre pour qu'il soit un homme; il y a trop de nature, de sensibilité et de larmes pour qu'il soit un dieu! Il est _Homère_, c'est assez!
Je vais remonter maintenant à l'_Iliade_; il fallait d'abord vous allécher.
LAMARTINE.
Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, 56, rue Jacob.