‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 3 sur 194 · III

III

J'ouvre donc le premier et je lis; mais non, je ne lis pas _Don Paez_, première fantaisie poétique d'Alfred de Musset presque encore enfant. C'est une débauche de verve écumante, c'est une gaze sur laquelle étincellent déjà çà et là des paillettes de faux clinquant et quelques diamants, mais le tissu de gaze est trop clair. C'est du Pétrone en vers. On ne comprend guère comment ce jeune homme, au lieu de débuter, comme nous débutons tous, par un excès d'enthousiasme, débute par un excès de licence d'esprit. C'est une originalité à coup sûr, mais une triste originalité. Un poëte plus mûr et plus grand que Musset, venait de mettre l'Espagne à la mode par quelques fantaisies andalouses où l'on croyait entendre grincer les guitares sous les balcons aux lueurs de la lune de Séville. Tout était espagnol en ce temps-là dans le costume poétique. Byron lui-même avait popularisé dans Child-Harold les coquetteries de Cadix. La jeunesse de Londres et de Paris ne rêvait que Dulcinées d'Andalousie. Musset fait aussi son rêve: seulement au lieu de le composer d'amour et de larmes, il le compose de libertinage, de rire et de sang.

La dame dont ici j'ai dessein de parler Était de ces beautés qu'on ne peut égaler; Sourcils noirs, blanches mains, et pour la petitesse De ses pieds, elle était Andalouse, et comtesse!

Juana est son nom, elle aime _don Paez_, lansquenet de la garnison; la description de leur amour ne dissonnerait pas mal dans une page obscène de l'_Aretin_. La sensualité grossière y tue tout amour et par conséquent toute véritable poésie. Don Paez, en quittant la chambre de Juana, va au corps-de-garde. Dans une scène d'ivrognerie et de rixe qui rappelle trop un tableau flamand de _Teniers_, il apprend que don Étur, un de ses camarades, se vante de l'amour de Juana. Il lui donne un démenti en vers qui soulèvent le coeur de dégoût.

. . . . . . . . . . . .--Ta lèvre sûrement N'a pas de ses baisers sitôt perdu la trace? --Je vais te les cracher, si tu veux, à la face.

Cette année-là, on admirait cela en France.

Le sensualisme obscène des tableaux produisait ce cynisme grossier de l'expression; il faut le pardonner à un enfant qui prenait l'engouement pour le goût; le temps prenait bien l'ordure du mot pour la force du style.

Les deux rivaux se battent en duel sur le rempart. On pressent déjà de grandes qualités de poésie épique dans la description du combat.

Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées, Deux louves, remuant les feuilles desséchées, S'arrêter face à face, et se montrer la dent; La rage les excite au combat; cependant Elles tournent en rond lentement, et s'attendent; Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent. Tels, et se renvoyant de plus sombres regards, Les deux rivaux, penchés sur le bord des remparts S'observent,--etc., etc.

Don Paez est vainqueur. Étur est tué. Amour! . . . . . . . . . . . .

s'écrie le poëte, un moment ému involontairement lui-même par son propre récit,

Amour, fléau du monde, exécrable folie, Toi qu'un lien si frêle à la volupté lie, Quand par tant d'autres noeuds tu tiens à la douleur, Si jamais, par les yeux d'une femme sans coeur, Tu peux m'entrer _au ventre_ et m'empoisonner l'âme, Ainsi que d'une plaie on arrache une lame, (Plutôt que comme un lâche on me voie en souffrir) Je t'en arracherai, quand j'en devrais mourir.

Ces vers sont vigoureux. Mais voyez comme la matérialité de la sensation se révèle jusque dans ces élans par la brutalité des mots.

Tu peux m'entrer _au ventre_. . . . . . . . . . .

Un poëte spiritualiste, surtout un jeune poëte aurait dit: tu peux m'entrer au coeur, mais cela aurait ennobli l'amour en l'élevant du rang de sensation au rang de sentiment. Entre ces deux mots il y a la distance qui existe entre l'âme et la chair, entre don Juan et Platon. Alfred de Musset s'était fait le poëte de la chair et des nerfs, il devait dire: «tu peux m'entrer au ventre!» Ce n'était pas une affectation de style, c'était une conséquence de principes. Il y a plus de rapports qu'on ne le suppose entre la vie et le goût.

Don Paez, non content d'avoir immolé son rival à un caprice, veut venger froidement ce caprice trahi sur sa maîtresse. Il va chez une bohémienne vendeuse de crimes, il achète un poison et un poignard pour accomplir sa vengeance avec le raffinement d'un voluptueux qui veut trouver même la saveur de la débauche dans le dernier soupir de la vie, paradoxe qui se trouve dans toutes les compositions de ce temps et qui n'est jamais dans la nature; car entre deux passions extrêmes dans le coeur de l'homme, il n'y a jamais équilibre. Si c'est la vengeance qui remporte en lui, il ne caresse pas la victime qu'il va frapper, il la hait et il la déchire comme le tigre; si c'est l'amour qui l'emporte, il ne tue pas, il pleure et il pardonne.

Mais la description de la masure sordide habitée par la bohémienne vendeuse de philtres est neuve, pittoresque et gravée au noir dans la poésie qu'on pourrait appeler flamande de la France.

Connaîtriez-vous point, frère, dans une rue Déserte, une maison sans porte, à moitié nue; Près des barrières, triste;--on n'y voit jamais rien, Sinon un pauvre enfant fouettant un maigre chien; Des lucarnes sans vitre, et par le vent cognées. Qui pendent, comme font des toiles d'araignées; Des pignons délabrés, où glisse par moment Un lézard au soleil;--d'ailleurs nul mouvement. Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnières, S'accroupir vers le soir de vieilles filandières, Qui, d'une main calleuse agitant leur coton, Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton; De même l'on dirait que, par l'âge lassée, Cette pauvre maison, honteuse et fracassée, S'est accroupie un jour au bord de ce chemin. C'est là que don Paez, le lendemain matin, Se rendait.--etc.

. . . . . . . . . . . . . Sur la porte Pendait un vieux tapis de laine rousse, en sorte Que le jour en tout point trouait le canevas; Pour l'écarter du mur, Paez leva le bras.

Cette seule ébauche du paysage trahissait dans la jeune main un vrai poëte. Cela n'égale pas en grâce, mais cela surpasse en précision pittoresque le chef-d'oeuvre de La Fontaine, la description de la maison de Philémon et de Beaucis.

Don Paez emporte le philtre qui donne à la fois le délire de l'amour et le délire de l'agonie. Juana attend avec impatience son amant. Ici le poëte se retrouve comme malgré lui amant et poëte. Lisez le portrait de Juana, vous le diriez tracé par la main de Byron ou d'Hugo, non du Byron de _Don Juan_, mais du Byron d'_Haïdé_.

Comme elle est belle au soir, aux rayons de la lune, Peignant sur son cou blanc sa chevelure brune! Sous la tresse d'ébène on dirait, à la voir, Une jeune guerrière avec un casque noir! Son voile déroulé plie et s'affaisse à terre. Comme elle est belle et noble! et comme, avec mystère L'attente du plaisir et le moment venu Font sous son collier d'or frissonner son sein nu! Elle écoute.--Déjà, dressant mille fantômes, La nuit comme un serpent se roule autour des dômes; Madrid, de ses mulets écoutant les grelots, Sur son fleuve endormi promène ses falots. --On croirait que, féconde en rumeurs étouffées, La ville s'est changée en un palais de fées, Et que tous ces granits dentelant les clochers Sont aux cimes des toits des follets accrochés. La señora pourtant, contre sa jalousie, Collant son front rêveur à sa vitre noircie, Tressaille chaque fois que l'écho d'un pilier Répète derrière elle un pas dans l'escalier. --Oh! comme à cet instant bondit un coeur de femme! Quand l'unique pensée où s'abîme son âme Fuit et grandit sans cesse, et devant son désir Recule comme une onde, impossible à saisir! Alors, le souvenir excitant l'espérance, L'attente d'être heureux devient une souffrance; Et l'oeil ne sonde plus qu'un gouffre éblouissant, Pareil à ceux qu'en songe Alighieri descend. Silence!--Voyez-vous, le long de cette rampe, Jusqu'au faîte en grimpant tournoyer une lampe? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici la mort les saisit dans l'affreux contre-sens de la passion et du meurtre. Le rideau tombe sur deux cadavres et la moralité est digne du drame.

. . . . . . . . . Sous une nue obscure La lune a dérobé sa clarté faible et pure.-- Nul flambeau, nul témoin que la profonde nuit Qui ne raconte pas les secrets qu'on lui dit. --Qui le saura?--Pour moi, j'estime qu'une tombe Est un asile sûr où l'espérance tombe, Où pour l'éternité l'on croise les deux bras, Et dont les endormis ne se réveillent pas.

À travers ces lueurs d'un talent néfaste mais énergique, on entrevoit nettement que si la poésie est vivante, l'âme est morte avant d'être née. Le vent du matérialisme l'a éteinte dans la poitrine de ce jeune homme. À l'absence complète de toute autre sensibilité que la sensibilité des sens et des instincts, correspond en lui la foi complète et avouée dans l'éternité du sommeil de la mort. Aussi, à dater de ce premier poëme applaudi avec frénésie par une jeunesse saturée d'idéal et ennuyée de platonisme, Alfred de Musset se déclara-t-il de plus en plus le poëte des sens contre les poëtes de l'âme. Il n'avait versé dans _Don Paez_ qu'une goutte du philtre empoisonné de la bohémienne, Circé de faubourg: il le versa à pleines coupes dans ses poëmes suivants. Il s'était enivré lui-même du philtre qu'il avait composé pour endormir et pour tuer l'âme de Juana.