‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 31 sur 194 · XII

XII

Cette répugnance de l'esprit humain à admettre l'irrémédiabilité et l'éternité des peines a tourné de préférence toutes les imaginations du côté de cet _enfer à temps_ qu'on appelle le _Purgatoire_. Là entrent avec le coupable le crépuscule de la félicité future, l'espérance, le repentir, la prière, non-seulement la prière de celui qui expie, mais la prière des compagnons qu'il a laissés sur la terre, et dont l'amitié, prolongée au delà du tombeau, le suit d'un monde à l'autre et paye par ses voeux et par ses pénitences la rançon de son âme.

Ce divin commerce, cette touchante communauté, cette communion des vivants et des morts, cette violence faite à la clémente justice de Dieu par l'amour de ceux qui prient en faveur de ceux qui expient, cette parenté efficace enfin que la mort ne rompt pas entre les âmes de la terre et les âmes du Purgatoire, sont une des plus ravissantes conceptions de la poésie surnaturelle. Cette conception semble avoir attendri, amolli tout à coup l'âme du Dante, et avoir donné à son vers l'accent suave et quasi céleste de l'écho des âmes qu'il va visiter dans ce vestibule souterrain du paradis.

Pour qui a visité l'Italie, cela n'est pas étonnant; le Purgatoire est la grande popularité de la religion chrétienne chez ce peuple à grandes passions et à grands repentirs. La page du Purgatoire, poëme de toutes les âmes veuves et aimantes ici-bas, est écrite ou peinte sur toutes les murailles de ses églises, de ses chapelles, de ses monastères, de ses ermitages, et jusque dans les carrefours de ses grands chemins. Le premier monument qu'élève la piété italienne à son premier deuil, c'est une peinture murale en l'honneur ou au soulagement des âmes du Purgatoire; les rochers mêmes de ses Alpes, de ses Apennins ou de ses Abruzzes, en sont sanctifiés. Combien de fois, en voyageant à pied dans ces montagnes, n'ai-je pas été étonné et attendri par la rencontre inattendue d'un de ces monuments invocatoires dans des sites inaccessibles aux pas des voyageurs, mais non à la pieuse commémoration des veuves, des fiancées, des enfants, des frères, des amis! Le souvenir d'un de ces monuments de larmes, de ces pierres milliaires du pèlerinage de la vie au ciel, se représente avec tous ses accidents de lumière, d'ombre et de nature pittoresque à ma mémoire.