‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 35 sur 194 · XVI

XVI

Ailleurs il peint, avec l'énergie laconique de Pascal, la séparation de l'âme et du corps sous le fer d'un assassin:

«Et je tombai et ma chair demeura seule!»

«Caddi et rimase la mia carne sola.»

Des accents pathétiques interrompent çà et là, par un contre-coup donné au coeur humain, les visions surnaturelles et souvent apocalyptiques de ses chants. Six vers lui suffisent pour attendrir toute l'Italie sur le sort de _la Pia_, femme de _Nello della Pietra_, qui, sur un soupçon de son mari, avait été précipitée du balcon dans les fossés de son château. Dante la rencontre; elle le reconnaît.

«Ah! quand tu seras remonté dans le monde des vivants et reposé de ton long voyage,» lui dit-elle, «souviens-toi de moi, qui suis _la Pia_. Sienne m'enfanta, la Maremme me détruisit! Il le sait celui qui en m'épousant m'avait passé le premier son anneau nuptial au doigt.» Cette réticence accusatrice et vengeresse est plus sinistre que le récit tout entier de l'assassinat.

Une âpre et sublime imprécation à l'Italie, imprécation devenue immortelle dans la bouche de tous les patriotes, éclate tout à coup au sixième chant; mais c'est l'imprécation d'un _Gibelin_ qui gourmande son peuple pour avoir rejeté son César.

«Ah! Italie esclave! hôtellerie de douleur, navire sans nocher dans la grande tempête, non reine des provinces, mais lieu infâme de prostitution!

«Et pas un de ceux qui vivent maintenant dans ton sein n'est en paix au milieu de tes guerres civiles! Et ceux qu'enferment dans la même ville un même rempart et un même fossé se mangent entre eux.

«Regarde, misérable! sur tous les rivages que baignent tes mers, et puis regarde dans l'intérieur de tes provinces s'il y a une seule parcelle de toi qui soit en paix!

«À quoi bon Justinien ressaisit-il les rênes, si la selle est vide? Sans cela, peut-être moins mérité serait ton opprobre!

«Ah! peuple qui devrais être plus dévoué à ton vrai maître et laisser ton César s'asseoir sur ta selle, si tu comprenais mieux ce que Dieu veut de toi!

«Regarde comme cette bête féroce est devenue indomptée depuis qu'elle n'est plus mutilée par l'éperon et que tu as porté la main à l'étrier!

«Ô Albert l'Allemand qui l'abandonnes à elle-même et qui la laisses devenir rétive et sauvage, tandis que tu devrais enfourcher l'arçon!

«Qu'un juste châtiment tombe des étoiles sur ta race, et que ce châtiment soit nouveau et évident, afin qu'il fasse trembler ton successeur!

«Viens! viens! Vois ta Rome qui pleure, veuve de toi, solitaire, et qui te crie la nuit et le jour: «Mon César, pourquoi t'éloignes-tu de moi!»

On ne peut invoquer plus clairement l'invasion de sa patrie par l'étranger. L'exil peut dénaturer jusqu'au patriotisme dans les âmes qui ont plus de vengeance que de vertu. Tel était Dante.

Il faudrait autant de pages de commentaires que de vers pour expliquer les innombrables allusions des chants qui suivent. Cependant le huitième chant s'ouvre par des stances aussi suaves que le soir d'été, aussi mélancoliques qu'un adieu sans retour. Traduisons-les.

«C'était l'heure qui reporte le regret des navigateurs vers le rivage et qui attendrit leurs cours à la fin du jour où ils ont dit l'adieu à ceux qu'ils aiment!--l'heure qui poigne d'amour le voyageur à peine parti, s'il entend résonner dans le lointain la cloche qui semble pleurer le jour mourant! etc.»

La description du matin, au neuvième chant, n'est pas moins vive, quoique moins connue.

«À l'heure où, près du matin, l'hirondelle commence à gazouiller ses tristes _lais_, peut-être en souvenir de ses premiers malheurs, heure pendant laquelle notre âme errante pleure dégagée du corps, et, plus reprise par la pensée pour ses visions, est presque élevée à sa nature divine,--je vis en songe un aigle aux ailes d'or, etc.»

On retombe bientôt dans les ténèbres d'un texte obscur et incohérent, où brillent, par moments, quelques vers de diamant comme ceux-ci:

«Orgueilleux chrétiens! déjà fatigués de vos misères, vous qui, à demi privés de la vue de l'intelligence, n'avez foi que dans les pas en arrière,--ne savez-vous donc pas que nous ne sommes que des vers de terre nés pour devenir l'angélique papillon qui vole invincible au-devant de l'éternelle justice?...»