XXII
Béatrice explique à son amant, à cette occasion, tant bien que mal, l'équilibre des deux désirs dans le coeur des bienheureux.
Les chants suivants sont une série de définitions de casuistes plus que de philosophes et de poëtes. Il y a là une charmante comparaison, à propos des controverses du chrétien discutant sa soumission à l'Église.
«Ne faites pas comme l'agneau qui abandonne la mamelle et le lait de sa mère, en s'amusant, simple et folâtre, à jouter lui-même avec elle!»
Un chant tout entier est consacré à un récit des destinées politiques de l'Italie et à la gloire de Justinien;
Un autre à expliquer le mystère de Dieu sacrifiant son fils innocent représentant d'une nature coupable. Le poëte s'y perd dans la métaphysique la plus subtile et la moins poétique. Cypris et Cupidon reparaissent dans la planète Vénus, qui inspire le fol amour. Béatrice y est revêtue par cette influence d'un surcroît de beauté. Des lueurs s'y meuvent en rond. Ce sont les esprits habitants du troisième ciel; il faudrait une clef historique à chaque nom pour comprendre ce que ces esprits disent au Dante. Des soleils y chantent, des roues y argumentent, les chefs des ordres monastiques y défilent devant le poëte; le pape et les cardinaux y sont injuriés comme des déserteurs de cette crèche de Nazareth où l'ange de Dieu replia ses ailes. Saint Thomas d'Aquin, saint François d'Assise, saint Dominique y sont exaltés en vers, pleins d'allusions toutes claustrales. On entre ensuite dans les véritables ténèbres palpables du poëme. On s'y éblouit de nuit en y regardant. Dante y fait parler tantôt saint Thomas, tantôt Béatrice. On ne croirait pas à ces fantasmagories du ciel scolastique si je les traduisais ici.
«Celui-ci,» dit une des lueurs, «est _un_, _deux_ et _trois_, qui toujours vit et règne en _trois_ et _deux_ et _un_ non circonscrit, mais tout circonscrivant.
«Bénis sois-tu, _toi trin_ et _un_, qui dans ma semence fus si généreux!--Tu crois que ta pensée vient à moi de celui qui est le premier, comme de l'_un_, si on le sait, procède le _cinq_ et le _six_!»
Voilà sur quoi s'extasient les fanatiques déchiffreurs de ces quinze chants d'hiéroglyphes!