XV
Béranger, en naissant, eut ce bonheur ou ce malheur de naître en pleine popularité, comme ces oiseaux qui éclosent, sans qu'on les couve, en plein soleil. Aussitôt que cinq ou six hommes d'esprit de la conspiration contre les Bourbons, le banquier Laffitte, l'orateur Manuel, le sophiste Benjamin Constant, le diplomate Sébastiani, le républicain la Fayette, le _Crassus_ éloquent Casimir Perrier, l'historien Thiers, l'orateur Foy, Mirabeau probe de l'armée, et vingt autres chefs d'opinion plus subalternes, eurent entendu quelques-unes des chansons de Béranger, ils ne s'y trompèrent pas (la haine est clairvoyante); ils s'écrièrent: Voilà notre homme!
Béranger ne les rechercha pas, ils le recherchèrent; ils lui offrirent tout, patronage, solde, honneurs, puissance dans les victoires futures du parti. Il n'accepta rien que la gloire.
«Faites-moi des échos tant que vous pourrez et tant que vous voudrez,» leur répondit-il; «quant à moi, je ne chante qu'à mon heure et qu'à mon goût. J'aime la Révolution, je sers le peuple, j'honore l'armée, j'illustre la gloire, je pleure les malheurs de la patrie, j'espère sa vengeance; je vois en perspective la république: je ne la refoulerai pas, comme je n'anticiperai pas sur elle; mais point de solidarité entre vous et moi. Je hais comme vous la contre-révolution, les Bourbons surtout; cette haine commune sera le seul pacte entre nous. Je veux rester indépendant, même de vous, en respect de moi-même. Je veux rester simple chanteur des rues et des camps quand vous aurez triomphé, pour ne pas être responsable de vos ambitions et de vos fautes! Je veux rester pauvre pour rester plus grand que vous par l'abnégation de vos richesses. Je veux rester peuple pour vivre et mourir plus près du peuple!»
Ces hommes, peu accoutumés à tant de vertu, crurent que cette vertu n'était qu'une affiche, que tant d'abnégation n'était qu'une prétention plus habile et plus haute, et qu'au jour des rétributions le désintéressement de ce _Chansonnier du Danube_ céderait, comme tant d'autres, à la séduction du pouvoir et aux blandices de la fortune.