‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 70 sur 194 · XXIII

XXIII

La chanson est la littérature de ceux qui ne savent pas lire. On savait peu lire alors dans les campagnes, dans les casernes et dans les ateliers où Béranger voulait retentir. L'air populaire qui court les rues en sortant du Vaudeville, et que les bornes apprennent d'elles-mêmes à force de l'entendre répéter par les orgues ambulants, est un véhicule nécessaire pour porter la poésie narquoise ou politique de porte en porte, comme le facteur quotidien y porte une lettre, à cent mille adresses. L'air musical est nécessaire aussi pour graver le couplet dans la mémoire du peuple par l'obsession d'un écho qui redit un million de fois le même refrain. Cette musique usuelle qui parle à l'esprit, et ce couplet rhythmé qui danse dans l'oreille, se prêtent l'un à l'autre un mutuel secours pour pénétrer partout. On entend malgré soi la mélodie banale, semblable à la voix du crieur public; souvent même on répète soi-même, en dépit de soi, l'air dont on est obsédé et les paroles qui répugnent à vos opinions. Telle est la puissance de la chanson sur le peuple illettré des capitales en France: c'est l'enseignement mutuel de la borne et du pavé; l'air monte souvent jusqu'au grenier du pauvre; il pénètre même dans le salon du riche; mais son théâtre par excellence est le café. Le café, où les Orientaux rêvent, où les Français chantent, est le véritable centre d'acoustique de la chanson grivoise ou de la chanson politique, ce pamphlet en musique. L'oreille de la France est là pour entendre et retenir.