XXVI
Mais plus tard, et bien souvent, dans la franchise de ses entretiens à demi-voix, voici littéralement ce qu'il me disait à moi-même:
«Je me nomme bien véritablement DE BÉRANGER. Ma famille, quoique déchue par des revers de son ancienne aristocratie, est bien réellement noble; elle est une branche séparée et séchée de la très-ancienne maison de ce nom, enracinée dans plusieurs provinces de France, et surtout en Provence, en Anjou et en Dauphiné. Ma famille a conservé précieusement les titres de cette filiation dans nos pauvres archives domestiques; elle s'en est toujours entretenue, à portes fermées, avec une certaine vanité pieuse de grandeur déchue, qui est de la niaiserie, si vous voulez, mais la niaiserie vénérable des souvenirs. Il y a plus, ma famille a toujours espéré que, par une vicissitude quelconque du sort, elle remonterait au rang légitime d'où elle était tombée par la misère, et qu'elle se ferait reconnaître, ses titres à la main, pour ce qu'elle est.
«Je n'ai jamais partagé, quant à moi,» ajoutait-il, «ces vanités ni ces espérances; je me suis toujours moqué d'eux quand ils me parlaient de notre noblesse vraie ou fausse; je n'ai jamais voulu voir leurs titres et leurs parchemins; mais je sais qu'ils existaient. Il est donc très-naturel qu'à mon entrée dans la vie et dans les lettres, j'aie porté et signé le nom qui était légitimement celui de notre famille.
«Cette famille, poursuivait-il, avait véritablement aussi des puretés de moeurs et des dignités de sentiment à la hauteur de ce qu'elle appelait son origine.» Il citait, entre autres, comme un type de distinction, d'intelligence et de coeur, une de ses tantes, qui lui servit de mère à l'âge où le coeur des mères est à l'âme de leurs enfants grandis ce que la mamelle est à leurs lèvres quand ils sont au berceau.
De sa véritable mère il ne m'a jamais parlé, soit qu'elle fût morte avant qu'il ait pu la connaître, soit que cette femme, ainsi que l'insinue Alexandre Dumas dans sa remarquable confidence au public sur Béranger, n'ait pas laissé à son enfant devenu homme l'image d'une assez tendre mère. On en est réduit à cet égard aux conjectures. Une seule personne vivante pourrait les rectifier: c'est la vénérable soeur de Béranger, religieuse dans un couvent de Paris; femme de prières dont l'homme de chansons aimait à parler avec respect et avec de tendres réminiscences. Quand l'homme a fait le tour de sa vie et qu'il se rapproche par la mémoire du foyer d'où il est parti enfant, il revoit par la pensée les soeurs qui jouaient dans des berceaux à côté du sien, et, s'il en existe une encore, fût-ce derrière les grilles d'un monastère, toute son âme y reflue: les feuilles en automne tombent sur les racines.