XXXV
Nous possédons quelques fragments de ce poëme de _Clovis_ et de ces _Méditations_, de ces élégies de Béranger de vingt ans. L'élévation, la pureté, la mélancolie de ces vers inachevés démontrent qu'il serait devenu aussi poëte en suivant ces voies des grandes lettres, mais il ne serait pas devenu aussi populaire. Or il était pressé de gloire et de pain; il ne devait pas tarder à changer de note: le poëte devait se faire chansonnier. Cependant on ne peut éviter son sort; il allait trouver une gloire historique dans un refrain où il ne cherchait que l'écho de la rue et l'engouement d'un soir.
Mais, avant de feuilleter ses chansons, citons, pour caractériser son génie naissant, une ou deux de ces poésies sérieuses et élégiaques qui tombaient de son âme sensible, plus printanières et plus irréfléchies peut-être que ses couplets. Un studieux et pieux commentateur de Béranger, M. Fournier, nous a restauré hier une de ces ébauches dans le _Courrier de Paris_; nous ne la connaissions pas; elle gisait enfouie dans les éphémérides poétiques des premières années de l'Empire. Elle est intitulée _Glycère_. Je voudrais bien qu'elle fût une page de mes propres _Méditations_. Cette élégie est aussi grecque et plus grecque encore que française; elle ressemble à s'y méprendre à une feuille de cyprès d'André Chénier.
Écoutez ces vers:
GLYCÈRE.
UN VIEILLARD.
Jeune fille au riant visage, Que cherches-tu sous cet ombrage?
LA JEUNE FILLE.
Des fleurs pour orner mes cheveux. Je me rends au prochain village. Avec le printemps et ses feux, Bergères, bergers amoureux Vont danser sur l'herbe nouvelle. Déjà le sistre les appelle; Glycère est sans doute avec eux. De ces hameaux c'est la plus belle; Je veux l'effacer à leurs yeux. Voyez ces fleurs, c'est un présage.
LE VIEILLARD.
Sais-tu quel est ce lieu sauvage?
LA JEUNE FILLE.
Non, et tout m'y semble nouveau.
LE VIEILLARD.
Là repose, jeune étrangère, La plus belle de ce hameau. Ces fleurs, pour effacer Glycère, Tu les cueillis sur son tombeau!...
J. P. DE BÉRANGER.
Une autre _Méditation_ dialoguée du même style a été découverte par M. Fournier dans le même recueil; elle est datée de 1803 et signée du même nom. Béranger avait alors vingt-cinq ans.
LE CONQUÉRANT ET LE VIEILLARD.
LE CONQUÉRANT.
Je me suis, en chassant, égaré dans ces bois; Guide-moi, bon vieillard, jusques à la sortie.
LE VIEILLARD.
Quittez votre coursier, les chemins sont étroits; Allons, et soutenez ma marche appesantie.
LE CONQUÉRANT.
Te serais-je inconnu?
LE VIEILLARD.
Jamais je ne vous vis...
LE CONQUÉRANT.
À défaut de mes traits tu connais mon histoire?
LE VIEILLARD.
Le silence est profond sous le chaume où je vis.
LE CONQUÉRANT.
Depuis vingt ans le monde est rempli de ma gloire; C'est moi dont le courage a soumis tant d'États Que mon nom, prononcé dans la paix, dans la guerre, Fait trembler l'univers.
LE VIEILLARD.
Je ne vous connais pas! Mes bras sont pourtant las de cultiver la terre.
LE CONQUÉRANT.
Homme qui me confonds, quel est donc ton destin?
LE VIEILLARD.
Je suis né dans ces bois, j'y passai ma jeunesse; Une épouse et deux fils embellissent ma fin. Six chèvres et nos bras, voilà notre richesse; Elle nous a suffi: nous en bénissons Dieu. Mais voici le chemin, seigneur, et je vous laisse. Pardonnez à mon âge...
LE CONQUÉRANT.
Heureux vieillard, adieu.
J. P. DE BÉRANGER.