‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 92 sur 194 · IX

IX

Nous en avons dit assez pour montrer notre désapprobation de ce genre d'opposition dans les opinions. Nous ne l'approuvons pas davantage dans le style. Ce genre de littérature, quand on s'y livre, a l'inconvénient de ne faire considérer les choses et les hommes que du côté ridicule, et, par conséquent, de rabaisser, de ravaler, de fausser l'esprit, comme de dégrader la langue. _Vadé_ était un poissard, ce n'était pas un Français.

Il en est exactement de ces chansonniers de carrefour ce qu'il en est des peintres de caricatures, qui s'étudient à prendre la figure humaine en moquerie et à la traduire en dérision. À force de peindre le laid ils finissent par ne plus pouvoir peindre le beau. C'est Callot et Raphaël: il y a un monde entre eux. Voilà pourquoi j'ai toujours haï la caricature, cette ironie de l'oeuvre de Dieu, ce blasphème au crayon. Béranger n'était pas fait pour ce jargon; aussi le dépouilla-t-il bientôt comme une grimace de la langue qui n'allait pas à son génie. Il reprit sa langue naturelle, celle d'Anacréon, d'Horace, de Pindare et de Racine.

Mais il y avait un troisième élément dans l'opposition de Béranger, élément qui purifiait et qui transformait en lui les deux autres: c'était la charité du peuple, le _charitas generis humani_ de Cicéron; son âme en était réellement pétrie.

Cette charité du genre humain le dévorait d'un amour patient, mais actif, des progrès de la raison humaine, d'une sainte haine contre les barbaries, les ignorances, les crédulités, les langes, les lisières de toute espèce dans lesquels l'esprit humain est enveloppé par des institutions plus propres à l'enfance qu'à la maturité des peuples. Il voulait une liberté de penser et de croire respectueuse pour la pensée et pour la foi d'autrui; une indépendance mutuelle de l'État, qui est le gouvernement des corps par les lois, et de la religion, qui est le gouvernement de Dieu par la conscience; une égalité, non de nivellement, égalité contre nature, qui n'a fait que des inégalités dans toutes ses oeuvres, égalité qui ne serait pas la perpétuelle violence des infériorités aux supériorités naturelles. Mais il voulait une égalité de droit qui donne à chacun la faculté de s'élever par le travail et la vertu au niveau relatif de ses forces, une assistance paternelle et fraternelle des gouvernements et des citoyens aux classes les plus déshéritées de lumières et de fortune; une Providence de tous pour tous, exprimée et administrée par un gouvernement de la misère publique, sans faiblesse pour la paresse, sans indulgence pour le vice, mais sans insensibilité pour le vrai malheur. Enfin il concevait un amour sévère, intelligent, mais efficace et ardent, du peuple: c'était la passion innée de ce bon et grand citoyen; c'était l'âme cachée de son opposition à tous les régimes qui ne réalisaient pas sa pensée; c'était le feu sacré de ses poésies comme de sa vie; c'était sa philosophie politique; c'était tout son républicanisme.

De ces trois éléments de son opposition, les deux premiers devaient mourir parce qu'ils n'étaient que des esprits de parti; mais le troisième élément de l'opposition de Béranger était immortel comme la philosophie de la raison et comme la charité des peuples dont il était l'expression. Par ces deux premiers éléments de sa poésie aussi Béranger devait mourir; par le troisième il devait durer autant que le souvenir et la reconnaissance du peuple. L'homme de l'opposition bonapartiste est mort; l'homme de l'opposition orléaniste contre les Bourbons de 1815 est mort; l'homme de la raison humaine et de la charité populaire ne mourra pas!

Voilà, selon nous, le secret de la popularité vivace, renaissante, éternelle en France de Béranger. On a enseveli avec lui les passions de sa jeunesse, mais on n'a pas enseveli sa vertu publique: elle percera les pierres de son tombeau, et elle refleurira tant qu'il y aura une âme du peuple en France pour la recueillir!