‹ Cours familier de Littérature - Volume 05Chapitre 100 sur 138 · XXVIII

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Mais Pindare était tout simplement un barde hellénique, un poëte lauréat à la solde de toutes les villes grecques ou de tous les vainqueurs qui se disputaient le prix aux jeux olympiques.

On sent l'art partout sous l'inspiration, dès le début de ses plus belles odes.

«Ainsi qu'un architecte consommé (dit-il avant de chanter les mules d'Agésias); ainsi qu'un architecte consommé décore de colonnes semblables à l'or la façade d'un palais, ainsi, avant de célébrer la victoire de ce grand pontife de Jupiter qui habite Syracuse, dois-je faire précéder cet hymne à sa gloire d'un exorde resplendissant!

«Ô Phinthès, poursuit le poëte, attelle au timon mes mules infatigables, afin que, monté sur mon char, je m'élance d'un vol rapide dans des sentiers non encore frayés, et que je remonte à la tige illustre de tant de héros couronnés aux jeux Olympiques.»

Puis, sans transition, et comme emporté déjà par les mules poétiques aux bords de l'Alphée, il assiste en esprit à la naissance miraculeuse d'Evadné. Il raconte la filiation des héros de cette maison.

Dans toutes ses odes l'artiste en gloire suit la même marche: une invocation et un récit qui paraît étranger d'abord au sujet, et auquel il rattache les plus poétiques aventures des dieux et des hommes. Revenant sans cesse au prix inestimable des louanges distribuées par le poëte à ses héros:

«Comme le vent emporte le navigateur sur la plaine liquide,

«Comme les rosées abondantes engraissent la terre et la fécondent,

«Ainsi les louanges des poëtes contemporains aux hommes qui veulent illustrer leurs noms par leurs vertus ou par leurs victoires,

«Les hymnes plus douces que le miel, transmettent leurs exploits aux siècles à venir!...

«Il est temps,» dit-il lui-même à la fin de ces interminables digressions qui semblent l'éloigner de sa route, «il est temps que mes mains cessent de lancer ces poignées de flèches qui volent loin du but que je veux atteindre!»

Il s'arrête et redescend quelquefois dans les plus sages considérations de la sagesse humaine.

«Insensé,» dit-il alors, «celui qui entreprend de lutter contre les dieux.

«Leur volonté élève les uns, abaisse les autres, distribue à son gré les faveurs ou les revers.

«Mais rien ne fléchit la haine vivace de l'envieux.

«L'ulcère qui ronge son coeur lui fait souffrir d'insatiables douleurs!

«Que faire contre le sort et contre lui?

«Alléger par la patience le poids du joug que la fortune nous impose!

«Ne ressemblons pas au taureau attelé au soc qui s'exténue et s'ensanglante davantage à mesure qu'il regimbe contre l'aiguillon!

«Se consoler en s'entretenant avec les hommes de bien à qui plaisent mes chants,

«C'est le seul bien auquel j'aspire!

«Être enfant avec les enfants, homme avec les hommes, vieux avec les vieillards; se proportionner aux trois âges de la vie humaine, c'est le secret de plaire à tous; et cependant il y a pour les mortels une quatrième condition de bonheur plus difficile:

«S'accommoder de sa fortune présente!»

Puis des maximes telles que celles-ci:

«La louange, compagne de la lyre, est plus douce que l'onde attiédie des bains chauds; elle délasse les membres roidis par la fatigue.

«La parole qui coule avec les grâces de la profondeur du génie est plus mémorable que les grandes actions.»

«La pensée nous fait dieux!» s'écrie-t-il ailleurs.

Mais ces grandes images, ces fortes pensées, ces sages maximes, cette philosophie pratique ne sont que des excursions rapides qui interrompent par moment son enthousiasme de commande pour les villes, les îles, les rois, les citoyens qui payent ses chants. On sent le génie sublime, mais le génie attelé au char olympique et soumis au frein de l'or ou de la vanité poétique. Quant à l'âme, on n'en voit pas la trace, on n'en entend pas le cri, on n'en recueille pas les larmes douces ou amères dans le vase du coeur versé devant Dieu.

LAMARTINE.

COURS FAMILIER

DE LITTÉRATURE

XXIXe ENTRETIEN.

LA MUSIQUE DE MOZART.

La parole n'est pas le seul mode de communiquer la pensée, le sentiment ou la sensation d'homme à homme; chaque art a son langage, sa poésie et son éloquence. La peinture s'exprime par le dessin et par la couleur; la sculpture, par la forme, le marbre et le bronze; l'architecture, par l'édifice et le monument; la danse elle-même, par l'attitude et le mouvement. Chacun de ces arts est aussi une littérature, quoique sans lettres. La musique est, de tous ces arts, celui qui se rapproche le plus de la parole; elle l'égale souvent et parfois même elle la dépasse; car la musique exprime surtout l'inexprimable. Si nous avions à la définir nous dirions:

La musique est la littérature des sens et du coeur.

À ce titre la musique a sa place dans un cours de littérature universelle. Nous allons vous parler aujourd'hui du sublime musicien Mozart, comme nous vous parlerons dans quelque autre entretien de Phidias et de Raphaël, ces deux grands littérateurs de la pierre ou de la toile, qui ont parlé aux siècles par la main au lieu de parler par les lèvres.

Ce qui nous amène aujourd'hui à vous entretenir de la musique, c'est un petit livre traduit de l'allemand qui vient de tomber par hasard sous nos yeux. Ce livre nous a fait éprouver un charme de suavité, et nous pourrions dire de sainteté, que nous n'avons pas éprouvé plus de trois ou quatre fois pendant toute notre vie, à la lecture de quelques pages intimes, ces confidences du coeur à l'oreille. Ce petit livre a été admirablement interprété par M. Goschler, ancien directeur ecclésiastique d'une grande institution de Paris. C'est la triple correspondance du père de Mozart avec sa femme, de la femme avec le mari, et enfin du père avec son fils, et du fils avec son père, avec sa mère et avec sa soeur. Vous connaissez de nom et de génie Mozart, l'ange de la musique moderne, le Raphaël de la mélodie, l'enfant surnaturel, le jeune homme fauché dans sa fleur, mais après avoir exhalé dans cette fleur plus de chant céleste de son âme musicale qu'aucun chérubin mortel n'en répandit jamais au pied du trône de Dieu.

Pour bien vous faire comprendre et sentir la musique, il fallait vous la personnifier dans une incarnation qui la fît vivre, sentir, palpiter, chanter et mourir pour ainsi dire sous vos yeux. Mozart est cette incarnation. Je vais vous retracer sa naissance, ses inspirations, son chant et sa mort, ou plutôt je vais le laisser parler, vivre, chanter et mourir lui-même devant vous. Mais, d'abord, un mot sur l'art dont il fut, selon nous, avec Beethoven et avant Rossini, le plus complet et le plus miraculeux inspiré.

Cet art, comme tous les arts, est le mystère des mystères. Par quel divin mécanisme, moitié sensuel, moitié intellectuel, une légère commotion de l'air devient-elle un son, comme si l'air était un cristal sonore, frappé à une de ses extrémités par la voix ou par l'instrument à corde, et répercutant jusqu'à l'infini l'écho du doigt qui l'a frappé? Comment ce mouvement produit-il ce qu'on appelle une note, c'est-à-dire une lettre harmonieuse de cet alphabet de bruit? Comment, parmi ces notes, les unes sont-elles justes, les autres fausses? Comment y a-t-il une grammaire de l'oreille dont les règles, non inventées par l'homme, mais imposées par Dieu, satisfont notre audition quand ces règles sont suivies par la voix ou l'instrument, et blessent l'oreille quand elles sont violées? Comment ces notes en si petit nombre forment-elles, au gré des musiciens, des phrases musicales qui renferment des millions de mélodies? Comment ces mélodies ou ces combinaisons de notes, heureusement ou malheureusement posées les unes à côté des autres, selon le génie ou selon la stérilité du musicien, forment-elles des concerts divins ou des discordances stupides? Comment discerne-t-on le style et l'âme d'un musicien d'un autre musicien, dans ces compositions chantées ou exécutées, aussi infailliblement qu'on discerne le style d'un grand écrivain ou d'un grand poëte du style d'un écrivain ou d'un poëte médiocre? Comment ce style du compositeur inspiré ou inhabile nous donne-t-il des ravissements ou des dégoûts qui nous enlèvent jusqu'au troisième ciel, ou qui nous laissent froids et mornes au vain bruit de ses notes sans idée et sans âme? Comment enfin notre âme immatérielle est-elle remuée par cette commotion purement matérielle de l'air? Comment l'artiste communique-t-il à cet air immobile et muet les idées, les sentiments, les passions de son âme en langage de son, et comment cet air immobile et mort tout à l'heure communique-t-il à son tour à notre âme les idées, les sentiments, les passions du musicien?

«_Tes_ comment, _dit le Dieu, ne finiront jamais_.»

Si nous tentions d'y répondre, nous ne parviendrions qu'à prouver une fois de plus l'insuffisance de l'esprit humain à rien expliquer et rien définir. C'est le secret de Dieu, ce n'est pas le nôtre. Nous ne savons le _comment_ de rien; nous ne savons pas plus comment la note contient en soi l'impression que nous ne savons comment la parole contient la pensée. Nous savons seulement que la parole nous fait penser et que la musique nous fait sentir.