VII
Donc, vers la fin du siècle dernier vivait à Salzbourg un pauvre maître de musique, organiste de la cathédrale, aux appointements de quelques écus par an, donnant des leçons en ville, et, en cumulant ainsi ces deux salaires, logeant, nourrissant, vêtissant et élevant sa chère famille, composée de sa femme, d'une fille et d'un fils.
Le chant était toute la providence de ce petit nid humain abrité sous l'ombre du clocher de la cathédrale. C'est ainsi qu'on voit, pendu à un clou au bord de la fenêtre d'une couturière, un bouvreuil mâle chanter dans sa cage pour gagner le grain de millet et la goutte d'eau dont sa maîtresse récompense ses symphonies, puis porter en voltigeant au-dessus du nid de sa femelle ce grain de millet à ses petits encore sans plumes, ouvrant leurs becs pour recevoir leur nourriture.
Le père du plus grand génie qui ait jamais fait rendre au son tout ce que le son contient de consonnance pour l'oreille était lui-même un génie de pressentiment; il n'avait pas toute la création, mais il avait toute l'intelligence de la musique; il en avait de plus la passion. Le fils devait être le génie, le père était l'instinct; c'est presque toujours ainsi que procède la nature: la séve est dans le tronc, le fruit est dans la branche. Ce fruit du génie longtemps élaboré de génération en génération ne mûrit et ne tombe qu'à la dernière; après ce phénomène l'arbre devient stérile et le progrès humain dans la famille s'arrête; car, s'il continuait indéfiniment, comme le prétendent certains philosophes, la famille ne produirait plus un homme, mais un Dieu.